Un couchant rouge sombre, ballonné d’énormes nuages violacés traversés d’éclairs. Nos pagayeurs noirs se détachent sur ce fond d’orage. L’un d’eux roucoule d’une voix cassée une chanson de Mayol.

Sur la sombre muraille des palétuviers, un flocon de neige se pose. C’est une aigrette. L’un de nous épaule, fait feu. Un pagayeur se jette à l’eau, se glisse sous les racines et rapporte un oiseau blanc qui saigne. Le sang tache la plume immaculée ; les yeux sont fixes ; le long bec noir s’entr’ouvre spasmodiquement ; les pattes minces et vertes pendent paralysées.

La nuit vient. Les pagayeurs chantent ensemble, pour scander leur coup de pagaie rapide sûr, une mélopée triste, une drôle de chanson :

« Allons, levez-vous ! « I don’t care, damn ! »

Une petite « Mam’zelle », museau noir et bas de soie, assez fine, suce un gros morceau de canne à sucre qu’elle embouche comme une trompette.

Je songe à Monsieur Auguste, au bal tam-tam, à la politique, à cette humanité puérile, grisée de paroles et de poudre, à la vie muette de la jungle, au soleil implacable.

Et doucement, je caresse de la main le plumage encore chaud, sur mes genoux, de l’aigrette assassinée.

SAMBA

C’était un Sénégalais, gigantesque, condamné au bagne pour meurtre, et qui travaillait à la chaîne, au chantier des incorrigibles. Samba était fort comme un bœuf. Un matin, à la corvée, en forêt, ayant deux surveillants à la portée de son bras, il les fend de deux coups de sabre. Les deux forçats enchaînés avec lui hurlent. Samba abat l’un, épargne l’autre qui fait le mort, brise sa chaîne et se sauve en criant « Samba prend la brousse ».

L’homme noir entre en forêt. A la chute du jour, Samba, qui savait la manière de cheminer sans faire de bruit, avise une case d’Indiens. Il se cache. L’Indien sort et Samba l’exécute d’un revers de son coupe-coupe. Puis il entre dans la case, chasse la femme et l’enfant, prend le fusil et la poudre, s’en va en mettant le feu à l’habitation.