SOUS LES AMANDIERS

Dans ce coin de terre, souillée par le bagne, il y a encore quelques îlots où la douceur créole s’exile.

De la véranda, à l’heure où l’on sert le punch à la glace pilée, on voit au-dessous de soi se mouvoir obscurément les feuillages que gonfle la nuit. Les premières lucioles allument leurs diamants verts. L’odeur du bois de rose entassé devant les entrepôts envahit le jardin et la maison. C’est l’heure fraîche de la journée ; des femmes en toilettes blanches reviennent du tennis du gouverneur ; les rockings se balancent autour des tables chargées de cocktails.

On se couche tard, car il est dur de rentrer sous la moustiquaire étouffante. On va s’asseoir sous les amandiers. Quand la mer se retire, elle met à nu des rochers énormes et gris, d’une magnifique désolation. Au loin on entend le roulement des vagues. Une lune éclatante et ronde éteint l’éclat des étoiles ; la tristesse de la terre lointaine emplit la vaste nuit sonore.

Parfois je demeure sur le balcon, à demi couché sur un rocking-chair. Je ne vois au-dessus de moi que la lune voilée de nuages irisés, une touffe de palmes… Et mon cœur voyage, voyage éperdument, sur la route du retour.

TERRE DE MORT

Ici, disait le Docteur, il y a un peu de bagne partout.

Appuyé sur le bastingage, tandis que la clochette du steward fait quitter le bord à ceux qui ne partent pas, je regarde une dernière fois, rougie par le couchant, la caserne du Mont-Céperou, je dis mon dernier adieu à la cité du bagne.

Ce rivage, montagneux et sombre, qui décroît à l’horizon, ouvrait jadis l’asile de ses criques aux corsaires et aux négriers. Depuis deux siècles, les hommes en font une terre de mort. Ce ne sont plus les bricks chargés d’un bétail d’esclaves qui mouillent le long de cette côte, mais des navires pleins de forçats encagés. Cette terre n’a jamais connu que la servitude. Tant de cruauté, de misère et de désespoir pèse sur elle plus encore que la calotte du ciel.

Le pénitencier ! ce mot sonne à chaque pas comme un glas dans une prison. Le pénitencier absorbe la vie de la colonie. Il la ronge comme un chancre. Si le bagne marque à jamais l’homme qui a passé par lui, il marque aussi la terre sur laquelle il a été édifié. Depuis deux siècles, des générations de condamnés se sont succédé à la peine et à la mort — pour rien. Le travail inutile est un des principes du système pénal.