Le bagne fait le forçat. Le bagne fait le chiourme.
Des forêts, où sommeillent de prodigieuses richesses, se déroulent, traversées par un fleuve puissant, de vastes rivières. Mais le commerce a délaissé depuis longtemps cette rade envasée où glissent de rares voiliers et des pirogues. Les grands navires l’évitent, préférant pour escales ces deux ruches bourdonnantes : Paramaribo et Démerara. Le bagne a tracé autour de Cayenne un cercle de honte et d’isolement.
Cayenne ! étrange mixture de prison, de caserne, de fonctionnarisme, d’école primaire, de cupidité, de sauvagerie et d’aventure. La foule des bas mercantis, des libérés, des forçats, toutes les épaves de la métropole échouées dans cette vase. Une population noire, passive, indolente, vivant de poisson sec et du fruit de l’arbre à pain, rebelle au gain, à l’entreprise, s’enivrant volontiers de tafia et de politique ; fataliste et insouciante. Et, se détachant sur cette grisaille humaine, quelques rudes figures d’aventuriers, hommes de fièvre et de risque, qui arrachent à la colonie tout l’or qu’ils en peuvent tirer, et fuient aussitôt cette terre fabuleuse et maudite.
PAPILLON DE NUIT
Lentement, le navire remonte le fleuve Maroni qui d’une large poussée écarte la forêt. C’est l’aube. Un silence d’attente pèse sur les eaux et les arbres. Pas un souffle. Le voile du brouillard se replie et des lointains de forêts apparaissent, gris et bleus. Sur l’eau trouble glisse un plongeur blanc.
A l’horizon, derrière la ligne noire des bois, un rayon a fusé ; cuivre et safran. Sous la première coulée de soleil, il semble qu’un frémissement traverse le monde. Une onde de vie court sur l’ondulation infinie des feuillages. Des perroquets s’échappent des cimes, allumant des lueurs rouges et vertes dans la pâleur rosée du ciel. Un vol triangulaire de flamants rouges file, rapide, au ras du fleuve, puis pique perpendiculairement très haut, au-dessus de la frise sombre des arbres.
Nous mouillons à quai devant Saint-Laurent. Encore une cité du bagne, celle-là d’aspect à la fois florissant et sinistre. Les fonctionnaires en sont très fiers. Ils disent : « Saint-Laurent, mais c’est tout à fait comme les environs de Paris. » Asnières, quoi ? On voit en effet des villas proprettes, des jardinets et peut-être même des boules de verre. Ici gîte le personnel de l’administration pénitentiaire. Personnel nombreux et qui a besoin de confort. Toutes les maisons ont été construites par des forçats ; tous ces jardinets sont cultivés par eux. Le bagne comporte une masse de paperasseries, comme toute administration qui se respecte ; et il y a ici des bureaux à faire pâlir d’envie les ministères de la capitale, des bureaux à n’en plus finir. Il faut encore autant de papier pour un forçat que pour un militaire.
Dans ce cadre banlieusard, le bagne s’épanouit. A Cayenne encore il use d’une certaine discrétion. A Saint-Laurent il triomphe, il est partout.
A chaque pas des équipes de forçats. J’en croise une superbe. Les bagnards, une trentaine, tirent un lourd chariot sur lequel est juché un gardien casqué, le revolver à la ceinture et le poing sur la hanche. A côté des villas de fonctionnaires, on voit de robustes palissades pointues, derrière lesquelles sont des casemates : l’habitation des forçats.
Par une superbe allée de palmiers, qui me fait oublier le Bois-Colombes tropical, je me dirige, sous un ciel blanc, terrible aux yeux, vers le village chinois, tout en maisonnettes, entourées de petits jardins, très sales, et bien séparées les unes des autres par des haies et des fils de fer. Des Célestes, déguenillés, se dirigent vers les quais. Le fleuve miroitant somnole. Un nègre Bosch au torse musculeux, d’un noir éclatant, apprête ses pagaies. Passe un groupe d’Indiens Saramacas, au teint rouge sombre, vêtus de guenilles, à l’européenne.