Il pleut maintenant. On est à la fois mouillé de pluie et de sueur.
Je me réfugie chez un aimable négociant. Son magasin est tout à fait « Indes Occidentales ». Demi-jour, parfumé d’épices. Un comptoir très simple. Des bocaux d’échantillons. Au plafond, pendus en chapelet, des oignons dorés. Le punch m’est offert dans un salon vert et frais par sa femme et ses filles. Des créoles, des vraies, sans la moindre tache bleue aux ongles ; une de ces familles coloniales, établies depuis longtemps sous les Tropiques et qui ont conservé d’exquises traditions d’hospitalité et de courtoisie. Il en reste encore quelques-unes à la Martinique et à la Guadeloupe ; derniers vestiges de l’ancienne société française des Iles.
Des meubles en bois des Iles, incrustés de nacre ; un petit voilier, en miniature, sous un globe de verre. Très Francis Jammes.
Chez un vieil empailleur — un petit homme ridé, à barbe courte et carrée — un ancien relégué, naturellement — j’achète des oiseaux-mouches. A sa porte se balancent, pendus par le bec, un ara vert et rouge, un pagani noir et un magnifique aigle blanc qui étale son ventre.
Pour regagner le paquebot, il me faut traverser deux files de forçats au repos, visages mal rasés, gouailleurs ou sombres, le mégot au coin des lèvres. En attendant le départ je les regarde, du pont, charger les lourdes palanquées, dans le sifflement des grues et des cordages. Une angoissante tristesse arrive par bouffées du rivage noyé dans un brouillard de pluie. Quand la sirène hurlera-t-elle ?
C’est fini. Dernier contact avec la terre du bagne. Le bateau redescend le fleuve. Il fait plus frais. Le vent du large arrive jusqu’à nous. Il semble qu’un fardeau tombe de mes épaules, le poids d’une abjection et d’une misère longtemps contemplées.
Ayant manqué la marée, nous mouillons à l’embouchure du fleuve. Des nuages noirs pèsent, immobiles, sur l’étendue des eaux. Quelques éclairs. Un perpétuel orage, qui n’éclate jamais, couve dans les zones du Pot-au-Noir.
Le navire allume tous ses feux. Sur ses bords, l’eau bouge avec de longs plis troubles et livides. Plus loin, c’est un gouffre d’ombre. Un bateau-feu marque la limite du fleuve et de la mer.
Des rafales de brise gémissent à travers les cordages. Penché sur une écoutille, j’écoute la plainte du « steam » pareille à une plainte humaine, à un chœur à deux voix alternées. Des masses noires de métal étincellent dans des lueurs de braise.
Je suis seul sur la passerelle de quart, pareille à un grand avion — seul à l’embouchure du fleuve Maroni où se joignent deux immensités : celle de la forêt et celle de la mer. Ces deux solitudes respirent autour de moi et leur souffle m’oppresse. Que suis-je, dans ce chaos de ténèbres, où d’innombrables existences naissent et meurent à chaque minute ? Et devant cette éternité d’une nature monstrueusement féconde, qu’est-ce que la vie, l’effort, l’amour et la peine des hommes ?