Un papillon de la forêt, aux larges ailes de velours noir striées de vert phosphorescent, est venu s’abattre à mes pieds, emporté par le vent. J’ai pris délicatement entre mes doigts cette fleur lumineuse envolée. Je l’ai placée dans une boîte en carton, percée de trous, pour mieux la considérer au jour. Et, ce matin, j’ai trouvé dans sa boîte le beau papillon rongé par des fourmis minuscules, surgies d’on ne sait où.

IV
AU PAYS DES CARAÏBES

MER DES CARAÏBES

Mer des Caraïbes ! Les vaisseaux de Colomb ont ouvert de leurs étraves ses flots vierges. Elle a vu les caravelles des conquistadores et les bricks des négriers ; elle a bercé les rêves fabuleux des chercheurs d’aventures et les rêves cruels des marchands de chair humaine ; elle a balancé sur ses longues vagues glauques les galions des Espagnols, lestés de l’or du Pérou, et les trois bons navires d’Honfleur, la « Marie », la « Fleurie » et la « Bonne Aventure », qui mirent à la voile pour le Brésil en l’an 1541. Elle a vu la naissance, l’apogée et la ruine de la puissance espagnole, le lustre et le déclin de cet empire sur lequel le soleil ne se couchait pas ; peut-être a-t-elle englouti les derniers enfants de ces Caraïbes exterminés par les hommes de Charles-Quint et de Philippe II, dont la mémoire s’enorgueillit du massacre d’une race entière ; elle a vu la course rapide du corsaire sous le vent, les abordages, l’incendie des navires chargés de richesses, elle a étouffé le cri suprême des hommes partis vers l’éternel mirage de la Toison d’or ; elle a fait rendre aux pillards les trésors violemment acquis et leur a fermé la bouche, pour toujours, d’une poignée de sel. Elle est la grande indifférente, étalée sur les crimes et les héroïsmes engloutis, sur la destinée misérable des hommes. Les découvertes des voyageurs illustres, le trafic des plus riches armateurs n’émeuvent pas sa sérénité. Elle est la mer toujours calme, toujours bleue, traversée parfois d’un rapide cyclone, terrible dans sa colère, mais bientôt apaisée et déroulant à l’infini la chevelure de ses vagues.

Qui n’a pas connu l’ivresse de ses nuits ne connaît pas la beauté du monde ! Quel voyageur n’a pas subi le vertige des lames phosphorescentes, de ce ruissellement d’émeraude, de ces trésors brassés et rebrassés, de ce gouffre tour à tour lumineux et sombre ! Chaque goutte d’eau éclaboussée de l’hélice étincelle comme une prunelle de serpent. Si je fixais trop longtemps mes yeux sur ce bouillonnement d’écume bleuâtre, sur ces moires traversées de frissons et de gonflements, sur cette lascivité furieuse de l’eau, je ne pouvais plus détacher mes regards et il me venait une folle envie de me rouler dans cette écume.

Que d’heures j’ai passées ainsi, assis au gaillard d’arrière, contemplant ce monde muet, la mer creusée de lueurs, ondulant de toute sa masse fluide amorphe comme une substance de genèse, matrice et palpitante de la vie, sous un ciel pur, irradié de lune, où l’œil ne saisit plus ni limites ni profondeur.

Mer des Caraïbes ! Nuits tropicales où la Croix du Sud rassemble autour d’elle un cortège d’astres étincelants, immense paix de la mer où se recueille la splendeur du monde, où l’on sent la vie universelle pénétrer en nous et nous dissoudre, nuits tropicales, nirvâna étoilé, aujourd’hui visions évanouies !

Tant que mes yeux resteront ouverts, ils garderont l’image de ces choses qui ne passent pas — aussi vite que nous, du moins.

QUELQUES CORSES

A l’aube, une terre est en vue. Par le hublot on distingue une ligne de montagnes, le Venezuela, lorsque le soleil se lève sur le port peu fréquenté de Carupano.