« Au milieu de l’Orénoque, me dit-il, se dresse un énorme bloc de rochers, haut de plusieurs centaines de pieds, une véritable forteresse, dans le genre du Pain de Sucre de Rio de Janeiro. On l’appelle le Rocher du Trésor. Du temps où les Espagnols parcouraient ce pays qu’ils venaient de découvrir, en quête de l’Eldorado, ils pénétrèrent dans le Cerro Sipapo et trouvèrent des tas d’or et de pierres précieuses, qu’ils dérobèrent, bien entendu, aux Indiens Guajibo, propriétaires de ce domaines. Mais les Indiens firent rebrousser chemin à leurs hôtes malhonnêtes. Traqués, désespérés, les Espagnols s’établirent sur ces îlots de rochers, grimpant avec des crampons de fer pour atteindre le sommet. Ils soutinrent ainsi pendant des semaines le siège des hordes indiennes, qui, la saison des pluies venue, se retirèrent dans les montagnes. Les Espagnols finirent eux-mêmes par quitter leur refuge en enlevant derrière eux les crampons dont on peut encore apercevoir les traces. Mais ils abandonnèrent leurs trésors, craignant d’être poursuivis, et dans l’espoir de retourner les prendre. Ils ne sont pas revenus, monsieur, et les fabuleuses richesses des Guajibo sont encore ensevelies dans le roc. Et ce n’est pas la seule cachette, je vous assure. Je n’entre pas dans une vieille maison, sans frapper au mur, pour voir s’il sonne creux. »

Don Pepe a des manières ecclésiastiques. Il se frotte les mains comme un prêtre. Il est un peu dur d’oreille. Une pointe d’ail dans son accent. Ses vêtements ne semblent pas faits pour lui ; il porte du linge effiloché, une cravate hideuse, piquée d’une fort belle perle. Le visage mal rasé est osseux et long ; les yeux, petits, brillent d’un éclat très vif. Il est marié et quand il parle de sa femme, il dit : « Madame ».

« Il y a trente ans que je roule par ici, me dit-il. J’ai fait la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l’Uruguay. J’ai traversé les Andes à pied en suivant le ballast. Tout le monde me connaît, à Caracas, à Porto Colombia ou à Ciudad de Bolivar. C’est « don Pepe » par ici, et « don Pepe » par là. Ah ! j’en ai fait des lieues à pied, en canot, à cheval. De durs pays, monsieur, je vous assure. La chaleur, la fièvre, les moustiques, et les hommes, surtout. Deux choses à ne jamais oublier : sa quinine et son browning. »

Tout le jour, sur le gaillard d’arrière nous sommes restés côte à côte, notre conversation rompue de longs intervalles de silence, les yeux fixés sur le chemin de l’hélice, environnés de bleu de toutes parts. Cet homme, à la fois doucereux et âpre, me répugne un peu et m’attire. Il y a en lui de la ruse, de la force et de l’aventure. Je le reverrai.

LA ROUTE DE L’ABIME

Neuf heures du matin. Un officier hisse au misaine une flamme orangée avec ces lettres : N. O. U. S. A., à l’arrière le « stars and stripes », à l’avant un pavillon étranger, jaune, bleu et rouge semé d’étoiles blanches : le drapeau du Venezuela.

Une sombre ligne de montagnes apparaît sur l’horizon. Les nuages qui recouvrent leurs cimes donnent l’illusion de la neige. On distingue un chaos de rocs et de ravins et, tout au ras de la mer, minuscules, des points blancs et roses : la Guayra.

Peu à peu les couleurs se dégagent. Le vert et le rouge dominent. Les derniers rameaux des Andes déroulent jusqu’à la mer leurs formidables escarpements, leurs croupes abruptes, hérissées de cactus et d’aloès. Le Naiguata apparaît de plus en plus torturé, crevassé, gigantesque et tout fumant de vapeurs blanches qui glissent entre de profondes rides de rocaille rouge.

Le port déjà embrasé de lumière. Les maisons ocre semblent vibrer. Un rayonnement de fournaise ardente baigne les rochers couleur de sang. Un voilier vacille comme une flamme blanche sur l’eau…

— Au revoir, me dit don Pepe, vêtu de sombre à la manière des élégants du Tropique.