Je dis adieu au cargo dont la peinture s’écaille.
Mes bagages se dispersent au gré d’hommes noirs vêtus de bleu ou de blanc, coiffés d’une casquette. Quelques perroquets, naturellement. Un gros charbonnier hollandais, accosté à quai, vomit de l’eau et de la fumée. Par miracle, mes bagages et moi nous nous retrouvons dans un petit train vert à crémaillère — le rapide de Caracas.
Le petit train longe d’abord la mer bordée de hauts palmiers, puis la montée commence sous une voûte de verdure.
Un prodigieux horizon marin se découvre tout à coup. Le rivage aux palmiers frangé de vagues lumineuses, le port, une immensité bleu pâle, fondue avec le ciel, et déferlant vers la mer un chaos montagneux, un océan figé aux lames rouge sang.
Ensuite la Sierra. De profonds ravins tapissés d’une sombre verdure. Des croupes marbrées de rouge. Des plantes grasses, épineuses, hérissées le long de la voie. On fait halte sous d’épais ombrages. L’air est plus vif ; la poitrine, oppressée depuis des mois par le Tropique, se dilate.
La voie surplombe des abîmes. Elle suit les sillons de la chaîne, serpente à travers cette ossature puissante, minuscule cordon d’acier. Par instant, à des centaines de mètres au-dessous de nous, dans une faille gigantesque et rouge, un triangle émeraude : la mer. Le train, poussif, s’agriffe à la roche, plonge dans une sombre gorge, revient à la lumière et s’enfonce de nouveau dans un monde titanique et farouche.
LA MAISON CLAIRE
La voiture s’arrêta à grand’peine dans une rue en pente, au bout de laquelle une église, toute rose de crépuscule, dressait ses deux tours sur le profil noir de la montagne. Les chevaux glissèrent sur le pavé et manquèrent de s’abattre. De la maison, je ne vis qu’une grande porte cochère, un mur, une fenêtre grillée. Je pénétrai sous une voûte que fermait une seconde porte. Mon coup de sonnette retentit très loin, il me sembla que la vibration traversait de grands espaces. J’attendis longtemps. Un petit guichet s’ouvrit dans la porte, un visage sombre glissa comme un nuage. J’entrai.
J’avais navigué de longs jours, je venais d’une terre où le cœur de l’homme ne peut s’épanouir, j’avais subi l’accablant soleil, la viscosité des pluies chaudes, la fièvre, l’égoïsme bavard et satisfait des compagnons, le voisinage continuel de la servitude et de l’abjection. J’étais las ! j’enfermais en moi une grande amertume, la lassitude d’avoir trop vu et trop senti. Et puis, soudain : l’oasis.
Je me trouvais dans un patio dallé de mosaïque, fleuri de plantes vertes et encadré de colonnes légères et blanches. En levant la tête j’aperçus une terrasse ajourée et, au-dessus, un carré de ciel crépusculaire, d’un vert très pâle, et transparent comme une eau. Pas un bruit du dehors ne parvenait jusqu’à cette cour intérieure, puits de lumière et de silence. Il régnait là une paix semblable à celle d’un monastère, mais d’un monastère qui n’eût pas exclu de délicates voluptés. Une gerbe de lis et quelques tubéreuses dans l’ombre répandaient un parfum dont toute la vaste maison andalouse s’imprégnait.