Un domestique noir me conduisit près de mes hôtes. L’amitié m’accueillait dans cet asile de repos. La chambre qui m’attendait ouvrait sur un autre patio, plus petit. Des roses s’inclinaient, sur ma table ; les cigarettes étaient préparées, pour le songe, ainsi que de belles feuilles de papier, pour le travail. Le jour décroissait et le patio se remplissait d’ombre. J’étais seul, enveloppé d’une douceur qui m’enivrait jusqu’au fond de mon être ; autour de moi, tout était propre, élégant, raffiné — chaque chose portait la marque d’une présence affectueuse et attentive. Ici, l’air était léger, je ne sentais plus sur mes épaules cette chape étouffante de la chaleur tropicale ni le manteau plus lourd encore de la solitude. Les roses embaumaient. J’enfouis mon visage dans leur fraîcheur satinée et je crois bien qu’une larme demeura entre leurs pétales.

Des jours lumineux et calmes se sont écoulés dans le silence de ces murs.

Il y avait des divans recouverts de précieuses soieries anciennes et de broderies chinoises. Des arums aux pétales de cuir blanc et parfumé languissaient dans des vases de métal sombre. Les corolles des lis exhalaient des volutes de senteurs qui se déroulaient à travers les appartements et traînaient encore, la nuit, dans le patio, soulevées par la brise. Wagner, Debussy, Duparc, attendaient sur le piano qu’une main familière les feuilletât. Et souvent le soir une voix montait, dénouant la mélodie, tandis que, de la pièce aux lumières étouffées et soyeuses, je contemplais la nuit tendue entre les arcades blanches de la terrasse, comme un sombre rideau de velours, pailleté d’astres.

Maison de l’éternel été ! Au matin, le patio de mosaïque étincelait. Un large velum d’azur reposait sur la corniche de pierre. Les plantes balançaient leurs palmes dans le ruissellement de la clarté. Et toujours c’était la même immuable splendeur, les calices immaculés des lis et des arums, l’ascension de l’astre dans le ciel arrondi comme une voûte de porcelaine, l’ombre grandissante des montagnes sur la terrasse.

De cette terrasse, on apercevait quelques toits, des clochers, un palmier, mais les bruits de la ville ne nous parvenaient pas. Un cirque de montagnes étranges la dominait, des montagnes farouches et dénudées qui prenaient, à la nuit tombante, les plus précieuses teintes de décomposition. Elles se moiraient d’ombres violettes, de grandes traînées verdâtres, chatoyant de tous les dégradés du bleu. Peu à peu, les ravins se comblaient, les brutales aspérités du roc s’effaçaient ; toutes les surfaces devenaient lisses, s’allongeaient comme des lames immobiles au pied d’un ciel où s’ouvraient encore à l’ouest de grands lacs transparents et orangés. Des vautours planaient, décrivant de lents cercles sur fond d’or, et parfois l’un d’eux nous effleurait de son vol. A l’est, la nuit se tassait compacte, au-dessus des jardins. Une cloche d’église tintait. Une lampe, brusquement éclose, prononçait que le jour — un de ces jours lumineux et calmes, ô maison claire ! — était fini.

Alors la nuit tropicale s’emparait de la maison ; elle baignait le patio d’un rayonnement bleu où montaient les fûts des colonnes ; elle caressait les plantes qui bruissaient comme des présences invisibles ; elle traînait de longues rafales tièdes chargées du pollen des lis. Dans la profondeur du ciel palpitaient des multitudes d’astres, d’un éclat inconnu aux plus chaudes nuits de l’août européen. Leur confuse et tremblante lueur venait effleurer dans les vases les gerbes aux parfums obscurs, les gerbes oubliées d’un jour…

La maison claire ! La chaîne des heures se déroulait dans une égalité dorée, dans un chaud loisir, tel que peu à peu la vie intérieure se dépouillait de regrets et de désirs, se cristallisait autour du présent. La hâte de vivre, qui enfièvre nos cités d’Europe, disparaissait devant la magnificence continue de ce ciel tropical et cette végétation qui ne connaît ni le printemps, ni l’automne. A quoi bon désirer ? A quoi bon courir après l’insaisissable ? Je n’éprouvais aucune envie de franchir le seuil de la maison, de me mêler à la foule turbulente des rues. Ici était la paix. Ici était toute la richesse du monde : ce rayon d’ombre jaune qui coule sur la pierre, ce palmier solitaire et le son d’une voix amie comme le chuchotement d’une source dans le silence.

LA VILLE DES ÉGLISES, DES LIS ET DU CLACKSON

Caracas, dans la lumière du matin, flambe de rose, d’ocre et de rouge, au pied des montagnes graves. C’est une fête de clarté que les maisons irradiées de soleil, se détachant sur un ciel lisse et d’un bleu léger. Le rouge domine, intensifié encore par le vert sombre du feuillage.

La ville, nichée dans un vallon cerné de pentes abruptes, escalade les versants. Les rues dégringolent à pic pour le plus grand malheur des somptueux équipages, si chers à la vanité des habitants. Elles sont bordées de maisons basses aux teintes claires ; ce crépi tendre vert et rose donne à la ville ce faux air de station balnéaire, que possèdent d’ailleurs la plupart des cités tropicales. C’est une ville toute neuve et pourtant très vieille. Les conquistadores y bâtirent des églises, des couvents et des palais. Mais les tremblements de terre ont détruit tous les vestiges de la conquête. Il y a encore des tas de couvents, d’églises et de palais pour le gouvernement et l’université, ceux-ci d’un style architectural indéfinissable, mais pompeux à souhait.