Les rues, étroites et sonores, grouillent d’une foule bigarrée où dominent le mulâtre et le métis. De nombreuses boutiques, des banques et des bars. Les femmes du peuple, noires ou blanches, portent la mantille et des robes voyantes. On voit de fort jolies filles, le réseau de dentelle noire sur les cheveux blonds — à la sortie de l’église, le dimanche. Passe un cavalier métis à cheval sur sa mule, les pieds enfouis dans de larges étriers à la mexicaine. Un groupe d’officiers, devant le coiffeur élégant ou le café à la mode, dévisagent les femmes. Ils sont vêtus de « feldgrau » à l’allemande, casquette plate et tunique grise à parements et pattes d’épaule. Ils recherchent sans succès la raideur germanique dans l’allure. Les jeunes « cadets » en uniforme bleu, aux cols étroits, aux ceinturons blancs, apprendront à faire « le pas de l’oie » avant de commander aux troupes du président, composées de nègres, de métis et surtout de ces montagnards intrépides et féroces, les « Andinos », fidèles soutiens du pouvoir, jusqu’au jour où ils le renversent. A chaque coin de rue, un agent de police, le plus souvent déguenillé, coiffé d’un haut casque bleu, une matraque à la main. Ici règne la police. On vous demande votre nom à peu près chaque fois que vous montez dans le tram. C’est une institution à laquelle le gouvernement accorde tous ses soins. Il solde un nombre formidable d’espions, mâles ou femelles, crainte des révolutionnaires et par un louable souci de maintenir l’ordre qu’il a établi.

Pas mal de prêtres et assez crasseux. Une petite mulâtresse porte un panier sur sa tête et crie d’une voix rauque « Pan d’huevos ! Pan d’huevos ! » Sur le marché aux fleurs, où s’entassent les lis, les arums et les glaïeuls rouges, des marchands exhibent dans leurs cages des oiseaux de contes de fées, des oiseaux bleus, verts, rouges.

Sur la place Bolivar — car tout ici est « Bolivar » comme tout est « Garibaldi » en Italie — un orchestre joue des airs sautillants. La place est dallée de mosaïques ; aux arbres pendent des orchidées mauves. On y voit des gens du peuple en vêtements blancs et des gens distingués vêtus de sombre. On voit même des personnages en redingote et chapeau de forme. Le vieux gibus fleurit sous les Tropiques, car il est de bon ton ici de mépriser le soleil — qui se venge quelquefois. Le vulgaire s’habille de toile, mais l’élite se plaît aux chaudes étoffes. C’est une vieille tradition, et déjà au XVIIe siècle un chroniqueur signalait le ridicule des Caraquenais qui portent pelisses et manteaux par la canicule.

La vanité est un des traits dominants de ce peuple. Dans cette ville aux rues raides et aux pavés glissants, c’est un luxe d’équipages inutiles, piaffants et pétaradants, de cochers nègres en lévite bleue, culottes jaunes et bottes à l’écuyère. Le royaume du bruit. Claquements de fouets, galopades de chevaux lancés à toute vitesse et surtout — suprême invention de l’esprit américain — le clackson. Les autos, très nombreuses, sont toutes munies de cet horrible instrument et toutes aboient éperdument, à travers le dédale des ruelles sonores qu’elles emplissent ainsi d’un infernal vacarme.

Les fenêtres des maisons qui donnent sur les rues sont closes tout le jour, ce qui donne à certains quartiers une mélancolique apparence d’abandon. Mais, le soir venu, les fenêtres s’ouvrent. A travers les gros barreaux de fer — importation espagnole — on aperçoit des visages de femmes, en mantille, une fleur rouge à l’oreille, toute la lumière derrière eux. L’étranger ne doit pas se méprendre. La séance de fenêtre est une coutume générale. La pièce où se tiennent les femmes est brillamment éclairée ; on fait étalage de ses meubles ; il faut que tout le monde puisse s’arrêter et admirer. C’est assez souvent la seule pièce de la maison qui soit propre et meublée. Les femmes demeurent ainsi de longues heures aux fenêtres, assises, attendant la visite d’un ami ou d’un fiancé, — on causera à travers les barreaux, lui dans la rue, — parfois isolées, parfois en famille, le plus souvent maquillées et les lèvres fort rouges.

Depuis des siècles elles vivent ainsi, à l’espagnole, éloignées de toute vie et de toute activité, passives, futiles, superstitieuses, bavardes, commérant derrière les grilles. Elles affectent de tourner la tête quand vous passez ou vous toisent d’un regard méprisant. Il n’y a que les courtisanes qui sourient.

Sur chaque porte, on voit une image de la Vierge ou d’un saint, d’affreux chromos. La porte est soigneusement fermée, précédée d’un vestibule, et munie d’un judas. Le moins d’ouvertures possible sur l’extérieur, tant à cause de la chaleur qu’à cause des révolutions.

Et des églises ! d’innombrables églises, la plupart sans style et sans grâce, monuments ornés de lourdes pâtisseries, trop éclatantes, ignorant la patine de l’âge. Toutefois, ce soir, au bout de la ruelle qui grimpe vers sa masse blanche, l’église Mercédès dresse ses tours semblables à des minarets roses sur le chaos violâtre et livide des montagnes. La nuit tombe. Les portes de l’église sont ouvertes et, de la rue, on aperçoit dans l’ombre de la nef le chœur embrasé de cierges. Une foule de pénitentes en mantilles noires descend en chuchotant les degrés du porche. Deux énormes gerbes de lis sont posées sur le seuil. Dans une ombre rougeâtre, le chœur luit de mille lampes. Des parfums de femmes se mêlent à l’odeur lourde des lis. Volupté de ces liturgies crépusculaires, où l’âme créole savoure, sans l’approfondir, un dernier regain du vieil et âpre mysticisme espagnol.

Des couvents de tout ordre. Je me souviens de ce couvent des sœurs de Saint-Joseph de Tarbes, sur la route du Paraiso, où l’on élève de jeunes créoles, d’un grand patio rempli de plantes vertes, et encadré de colonnes rouges. Sur la galerie circulaire, tous les stores étaient baissés. C’était la veille de Noël, et il avait fait très chaud l’après-midi. Cette nuit, les jeunes filles devaient faire la procession et porter, sous les palmiers, la « Virgen Santisima ». La chapelle ouvrait sur le patio ; une ombre favorable atténuait les dorures criardes et les statues d’un goût saint-sulpicien. Les élèves rentraient à l’étuve, vêtues de robes bleues et blanches, des cheveux noirs plaqués sur leurs joues brunes ; elles nous dévisagèrent curieusement. Du jardin, ventilé de brises fraîches, on apercevait les pentes bleues de la montagne. Des palmes bougeaient dans la transparence du ciel. Ce soir-là nous revînmes en voiture par le Paraiso, seule promenade permise à la société. C’est une route assez fraîche d’où l’on voit le jeu des ombres sur les pentes des montagnes et la ville. Au loin, baignées de brumes violettes, des écharpes de vapeur s’enroulaient autour des palmes. Je songeai au petit monde vaniteux, indolent et cupide qui s’agitait un instant au pied de ces monts farouches. Un mirage d’or et de sang envahissait le ciel, noyait les couvents, les églises, les maisons, et jusqu’aux cimes lointaines. A quelques kilomètres d’ici, c’était encore la jungle. Puis nous bûmes un brandy-cocktail à la « India », une sorte de café de province, très doré et très triste.

LE PRESBYTÈRE