Avec le nouveau chef d’Etat, si la manière resta forte, du moins le désordre cessa. Avec Castro, avaient triomphé l’arbitraire des créatures du tyran, l’effroyable despotisme de généraux, de colonels, de préfets, de présidents d’Etat, voleurs, ivrognes, sadiques. La liste des cruautés, des concussions, des exactions, des viols, d’assassinats à l’actif de Castro et de ses favoris serait inépuisable. Chefs civils et militaires durent plier sous la nouvelle poigne. La condition des étrangers s’améliora. Castro, qui se moqua pendant des années des grandes puissances (qu’on pourrait aussi appeler les grandes impuissances), put incarcérer, torturer, ruiner des ressortissants d’autres nations, à la barbe des ministres et des consuls. On se contentait de « ruptures diplomatiques » qui empiraient encore le sort des malheureux obligés de veiller sur leurs biens, en butte aux cupidités effrénées du président et de ses créatures.
Aujourd’hui, l’ordre règne à Caracas et ailleurs. Les étrangers peuvent débarquer sans risque. Reconnaissant de la sécurité, de la prospérité dues au nouveau pouvoir, le pays a abdiqué ses libertés entre les mains du dictateur. Les élections ne sont qu’une fiction ; les membres du Congrès sont désignés d’office ; les ministres, craintifs, sont suspendus au téléphone de Maracay. Ils peuvent être congédiés en vingt-quatre heures sur un simple billet. Quant à la presse, il lui est loisible de parler des réunions mondaines, des livres, des courses de chevaux, d’économie, d’agriculture et de tout, sauf de politique extérieure ou intérieure. Un article tendancieux peut envoyer son auteur dans un cul de basse-fosse, à la fameuse « Rotunda ». Les journalistes sont de simples fonctionnaires, timides, mal assurés. Mais au fond les intellectuels — il y a à Caracas une petite aristocratie de l’esprit — tout en méprisant la rudesse paysanne du gouvernement actuel se soumettent et préfèrent la servitude à l’anarchie. Ils savent que la liberté est un fruit qu’il ne faut pas cueillir trop vert.
La rigoureuse justice du président Gomez n’épargne personne. On rapporte, sous cape, qu’il a frappé un de ses propres fils, coupable d’une grave violence. Sa famille le craint. Tout le monde craint le chef. La main de fer convient à ce pays fruste où les passions bouillonnent avec une ardeur sauvage, à ces hordes d’aventuriers rués vers l’argent, vers les concessions de fer, de charbon ou de pétrole, vers la conquête de l’or ou du platine.
L’usage des armes est rigoureusement interdit. Mais les brownings n’ont pas quitté toutes les ceintures. La difficulté des communications avec les villes lointaines permet encore mille tyrannies locales. On ne change pas les hommes en dix ans, même à coups de trique. Certains Etats gémissent sous le poids des taxes. Les hommes au pouvoir savent que ce que la violence a fait, la violence peut le défaire. Une crainte sourde de la révolution paralyse le pouvoir. Abus policiers, espionnage, délation, malaise dans les rapports sociaux, engourdissement intellectuel et moral, tels sont les inconvénients de la manière forte. Et dans cette ville rose, la ville des lis et des églises, on respire mal. Malgré tant de soleil, les prisons font de l’ombre autour d’elles.
TRAGI-COMÉDIES TROPICALES
Comme la nuit tombait, un domestique est venu me prévenir que quelqu’un m’attendait dans le patio. J’ai trouvé don Pepe. Des formalités de passeport l’avaient retenu quelques jours. Nous nous assîmes dans l’ombre des colonnes. Au-dessus de nous s’amassait la nuit. Le rayonnement d’une lampe venait frapper le visage maigre du vieux Basque. Quelle curieuse manière il a de vous fixer ! Et don Pepe parle, en se frottant les mains, avec une mimique expressive, des traits qui prennent tour à tour l’expression de la férocité, de la surprise, de l’ironie. Il connaît ce pays et bien d’autres encore, comme un qui a sué et peiné sur les routes, dans les mines, le long des fleuves. Don Pepe est un introducteur de premier choix dans ces zones tropicales où tout est à la fois si simple et si compliqué.
« Les Français ne réussissent pas par ici, me dit-il. Ils sont trop pressés. Ici il faut attendre. Le grand principe est celui du « mañana », c’est-à-dire « Remettez toujours à demain ce qui peut être fait aujourd’hui… » Demandez un rendez-vous urgent. Bien heureux si vous l’obtenez dans quinze jours ! Ne cherchez jamais une réponse précise, une indication exacte, un renseignement net. De l’amabilité à en revendre ; de la décision, jamais.
« Le sang créole ne coule pas vite. Les gens d’ici sont fatalistes. Ils en ont tant vu, même les plus jeunes ! Ils sont habitués aux coups de tonnerre, aux catastrophes. Ils ne réagissent plus. L’air est mou.
« Mais si vous les brusquez, prenez garde. Ils sont vindicatifs. Ils vous saperont doucement. Un jour, vous vous trouverez par terre sans savoir pourquoi.
« Il y a deux choses qui perdent un homme, ici : le tafia et le poker. Les femmes, c’est moins grave ! D’abord l’alcool : dans les ports où l’on trafique, la Guayra, Ciudad de Bolivar, San Fernando, Maracaïbo, rien ne se traite sans le brandy et le cocktail. Toujours le verre à la main ! Et sous ce ciel, avec la fièvre, la malaria et tout ce qui s’ensuit, l’alcool vous flambe en deux temps. Mais si l’on vous offre un verre et que vous refusiez, l’autre bondit : « Es un desprecio ! » Vous voilà un ennemi de plus sur le dos et une affaire manquée.