« Les hommes ont le jeu dans le sang. Des fortunes se font et se défont à des tables de poker. Un gaillard adroit s’enrichit vite, mais il est aussi vite ruiné. Le jeu est un bon dépuratif. Il nettoie la mauvaise galette. L’or roule mais ne s’arrête guère. Des gens manient des millions, construisent des palais, et meurent sans un sou en caisse. Ce n’est pas une mauvaise affaire pour tout le monde.

« Le prêt sur hypothèque est une invention du bon Dieu pour les fripons et Dieu sait s’il y en a, venus de partout, — car l’on vient de partout ici, même du bagne. Un de ces richards éphémères, qui a vu beaucoup de bank-notes lui glisser entre les doigts mais qui en a retenu fort peu, meurt laissant sa famille pauvre. Mais il laisse aussi des immeubles, parfois des plantations ou des concessions de mine, toutes choses qui, pour une femme dans la gêne, ne sont que moyens de battre monnaie. L’usurier survient. Il y en a toujours un ou plusieurs pour proposer à la dame de l’argent comptant — le moins possible — et une bonne hypothèque. En quelques années — l’échéance vient vite — il est sûr de rafler les immeubles, les plantations, tout le bien de sa cliente, et de récupérer au centuple le montant de son prêt.

« Pas mal de fortunes énormes qui engorgent ce pays se sont édifiées de la sorte. Sous Castro, le gouvernement en prenait sa part. Quand quelqu’un s’enrichissait trop vite et trop ouvertement, on attendait qu’il fût bien à point, puis on le déclarait suspect — et ouste ! en prison, trente livres de fers aux chevilles et tous les biens confisqués « pro patria ».

« Les fonctions publiques enrichissent leur homme. Du moins cela était courant sous le règne de Castro. Les postes de président d’Etat, de préfet, de directeur des douanes ou des postes, n’étaient attribués qu’à des créatures du président, et pour un laps de temps relativement court. Il fallait remplir ses poches et se sauver — sinon gare ! Un jour, par un étrange hasard, un honnête homme fut nommé préfet. Six mois plus tard, il était révoqué. Il se rendit auprès du président et lui demanda respectueusement la raison de sa disgrâce : « Mes administrés, dit-il, n’ont jamais eu à se plaindre de moi. — Ce qui prouve que tu n’es qu’un imbécile ! » lui répondit le facétieux chef d’Etat.

« Un préfet est nommé dans une ville. Il commence par fermer, sous prétexte de morale, tous les claque-dents, tripots et bouges où l’on vient jouer, chanter, danser et le reste. On expulse les tenanciers. Les habitués restent chez eux quelques jours, puis ils ont la bonne surprise de voir tous ces lieux de plaisir rouverts, la semaine suivante, par un homme de paille du préfet, lequel encaisse le produit de la table à jeu et la demi-recette de la fille. Cet estimable fonctionnaire devient ensuite propriétaire, par le même système, de tous les cinémas et de tous les bals et peut de la sorte réaliser en peu de temps une jolie fortune qui lui permettra d’attendre sans trouble sa mise en disponibilité ou de solliciter un autre poste.

« Le directeur des postes, dont le traitement s’élevait à huit ou dix mille bolivars, put, à la fin de sa gestion, se faire bâtir un palais qui lui en coûta six cent mille. Quant aux employés, ils étaient peu payés, mais se faisaient quand même de bonnes rentes. Un commun accord les unissait dans tout le réseau. Tel jour de la semaine, les télégrammes numérotés de tel chiffre et expédiés de X… à Y… ou de Z… à W… ne devaient pas être portés en compte. Le boni était partagé en famille.

« Quant à l’armée qui comptait — elle compte encore ! — tant de généraux, de colonels et si peu de soldats, elle offrait aussi un large débouché à l’ingéniosité des officiers. Ainsi le Venezuela vit refleurir l’heureuse coutume des « passe-volants ». Un général devait tenir en garnison deux cents hommes. Il touchait vivres, solde et équipement pour ce nombre. Bien entendu, la caserne du lieu enfermait en tout et pour tout vingt-cinq ou trente pauvres diables, mal nourris et battus. Une inspection s’annonçait — elles s’annoncent toujours — aussitôt le général faisait procéder, à la sortie des cafés, des théâtres ou des cinémas, à une « presse » en règle. Des policiers « emboîtaient » tout ce qui paraissait capable de faire un soldat et « En avant ! A la caserne ! » malgré les supplications des malheureux. L’inspecteur trouvait en bon ordre une compagnie, licenciée dès son départ.

« Il y a aussi le procédé de la réquisition. Sur les frontières de Colombie, il n’est pas rare qu’un parti d’irréguliers à cheval tente, en vue du pillage, quelques incursions sur le territoire vénézuélien. Ce sont des bandits qui volent quelques bœufs, pendent le bouvier et se sauvent. Le général ou le colonel du district aurait tort de ne pas profiter d’une si belle occasion. « L’ennemi pénètre sur le territoire. » Mobilisation immédiate et réquisition des chevaux, des selles, des armes, des vivres, que leurs propriétaires ne reverront jamais lorsque l’expédition triomphante, ses chefs glorieux en tête, reviendront de la chasse aux pillards — évanouis depuis longtemps.

« Ah ! mon cher monsieur, poursuit don Pepe, quelle galerie de canailles je pourrais vous représenter, si j’en avais le loisir ! Aujourd’hui, ce pays a reconquis en partie ses forces vives, mais moi, monsieur, j’ai connu le règne de Castro et j’ai été sa victime. »

L’obscur rayonnement du patio éclaire la figure de don Pepe dont la bouche se plisse en une amère grimace, bientôt effacée par un sourire ironique.