« J’étais alors arpenteur dans un petit endroit de la côte que terrorisait le président de l’Etat, un favori de Castro. J’avais apporté avec moi quelques barils de rhum — une rareté ! Don Antonio — c’est le président que je veux dire — me sollicita de lui en vendre une partie. Je lui proposai un prix qu’il refusa de payer et, malgré son emportement, je maintins mes exigences. Cette petite scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi, j’étais arrêté, sous l’inculpation d’espionnage, et transporté à la « Rotunda » avec plusieurs kilos de fers aux pieds. Il fallut l’intervention du ministre des Etats-Unis pour me faire retirer les boulets — et seulement trois jours après. Je suis demeuré quatre mois en prison, au bout desquels, toujours grâce aux instances du ministre, qui représentait alors les intérêts de la France, j’ai été remis en liberté, mais avec interdiction de séjour.
« Pendant ces quatre mois, mon cher monsieur, j’ai assisté dans mon cachot à quelques scènes plaisantes.
« Un personnage politique, don Martin…, ennemi de Castro, était enchaîné jour et nuit, pas loin de moi. Il lui était interdit de recevoir des vivres du dehors, et on ne lui servait qu’une nourriture ignoble, où nageaient des cancrelats. Pour se distraire, les geôliers introduisirent un jour ce malheureux dans un tonneau de vidange jusqu’au cou, et brandissant leur hachette ils faisaient mine de le décapiter. Le prisonnier, affolé de terreur, rentrait le cou et plongeait la tête dans l’ordure. Cette plaisanterie amusait fort les gardiens et Castro en fit gorge chaude.
« Un jeune Colombien, arrêté comme moi sans raison, était mis également aux fers, complètement dévêtu. Chaque matin il recevait quarante coups de bâton, puis quarante seaux d’eau pour le calmer. Après ma libération, je me rendis à Trinidad et m’en fus au consulat de Colombie pour signaler le cas de mon infortuné compagnon. Le jeune homme fut relâché bientôt après. Il fallut une menace d’intervention pour que l’on s’aperçût qu’il avait été pris pour un autre.
« Notre prison, avec toutes ces horreurs, était encore confortable, relativement à la geôle pourrie de Maracaïbo, où l’eau croupissait dans les cachots. Des malheureux y sont restés des années, férocement oubliés par la justice qui n’avait d’autre crime à relever que celui d’avoir déplu à Castro. Le colonel Gonzalès C… y fut emprisonné. Son compagnon de chaîne était un journaliste atteint de dysenterie. Il lui fallait se lever jusqu’à vingt-sept fois pendant la nuit pour accompagner à la fosse l’homme à qui il était rivé. Ce dernier mourut. Le colonel resta trois jours enchaîné à un cadavre à demi décomposé.
« Castro était fort amateur de femmes. Ses désirs ne souffraient pas de délai à leur réalisation ; aussi était-il entouré d’une bande de procureurs et de procureuses dont beaucoup appartenaient à la meilleure société. Rencontrait-il dans une réunion ou même dans la rue une jeune fille ou une jeune femme qui lui plaisait, aussitôt un émissaire discret allait proposer un marché aux parents ou au mari. C’est bien simple. S’ils n’acceptaient pas, la prison ou la confiscation des biens. Il y avait toujours un motif, et d’ailleurs, qui aurait pu protester ? Le bâillon était sur toutes les bouches. Quand il assistait à un bal, l’usage était de préparer un petit salon pour ses réjouissances intimes.
« Ce bouvier cynique, méprisant et qui, pendant des années, cracha journellement au visage de l’Europe, ce « gaucho » n’avait qu’une qualité : il n’était pas ingrat, il n’oubliait pas un service rendu.
« Le chef d’Etat savait à peine écrire. Il s’en souciait peu. D’un signe, il pouvait lancer au galop la féroce cavalerie des « llanos », et les raffinés de Caracas ne se souciaient guère non plus de voir grimacer de trop près ces sombres figures. Ainsi régna Castro, haï, méprisé, puissant.
« La maladie lui joua un mauvais tour. Sur l’avis de ses médecins, il résolut d’aller se faire opérer en Europe. Il s’embarqua sur un bateau français et apprit, en arrivant à Trinidad, qu’un nouveau gouvernement l’avait déclaré déchu, mis en accusation, et que ses amis étaient en prison ou en fuite. Vingt-quatre heures avaient suffi. Malade, fiévreux, il se fit porter à terre, décidé à regagner un port vénézuélien, à tenter de nouveau sa chance ; il se fiait à la terreur qu’inspirait son nom. Mais les Anglais refusèrent de l’accueillir et l’ex-président fut rembarqué de force.
« On ne sait trop ce qu’est devenu ce Picrocole. A Caracas, il y a quelques personnes qui le savent. Castro est étroitement surveillé. Il erre d’île en île, de San Juan de Porto-Rico à Saint-Domingue, traînant sa vieillesse traquée, cachant sous un faux nom son nom de Castro. Peut-être conspire-t-il ? Mais qui songerait à rétablir cet Héliogabale à la manque ? »