Tout le monde court aux canots : le docteur, le commissaire et la grosse femme de chambre qui ne réussit pas à attacher sa ceinture. Le commandant crie au mégaphone : « Poste d’incendie », et les bouches à eau de ruisseler. Puis le navire vire de bord, car il faut « tirer le feu du lit du vent ».
— Quand c’est pour de bon, dit un steward, c’est moins drôle. J’étais à bord du Venezia, un gros bateau de dix mille tonnes chargé de rhum et de sucre, en plein golfe du Mexique. A une heure et demie du matin, on a signalé le feu dans une des cales. Les pompes ont marché tout de suite. Pendant trois heures les manches ont versé des torrents d’eau. Quand on a sondé, on n’a trouvé que cinquante centimètres d’eau dans la cale. Le feu gagnait toujours. Signaux d’alarme. Il y avait un navire, le Chicago, à quatre-vingt-dix milles. On a marché dans sa direction. Mais les machines ont sauté. Il a fallu attendre sur place. Le Venezia ne coulait pas, n’ayant aucune tôle endommagée. Il brûlait en dedans. Ces tôles enfermaient un formidable brasier, alimenté par les ballots de sucre et les barils de rhum : un fameux punch, je vous assure ! Le sucre fondu avait fait un ciment qui bouchait toutes les ouvertures de la cale. Vers neuf heures du matin, le fumoir, le salon et toute la mâture avant s’écroulaient en feu, dans la cale. A onze heures le navire donnait de la bande ; équipage et passagers abandonnèrent. Ils furent recueillis dans la soirée.
LE BASQUE
« Si je connais la vie des placers, s’exclame don Pepe. Dame ! ça ne serait pas la peine d’avoir été surveillant dans les mines d’or. Et je connaissais toutes les carottes des nègres. Ah ! les brigands ! Ce qu’ils en filoutent, des pépites. Je les ai vus du matin au soir, secouant leur battée et profitant de la moindre inattention du gardien. L’un se gratte la tête : c’est une pépite qu’il cache dans ses cheveux ; l’autre se gratte ailleurs, et c’est la même chose. Un troisième tousse, et d’une pépite avalée ! Parfois on fait tomber une pépite de la batte, on pose le pied dessus, et, si le surveillant tourne la tête, d’un coup de pied on la décoche délicatement à quelques mètres derrière. Parfois, encore, un compère tire un coup de fusil. Le surveillant regarde dans la direction du bruit, et c’est non pas une, mais quarante ou cinquante pépites qui disparaissent.
— Mais vous avez donc fait tous les métiers ?
— Dame ! Depuis le temps que je roule ! J’avais travaillé dix ans en Bolivie, en Colombie, à l’Equateur. J’avais un bon petit pécule, soixante-trois mille francs. J’arrive à la Guayra et je me loge, à l’hôtel Neptune, avec mes billets dans ma malle. Un soir, je rentre et trouve ma malle ouverte et mes billets envolés. Mon voisin était parti avec mon magot et je vis par la fenêtre la fumée du paquebot qui l’emportait. Rien à faire. Le consulat m’était fermé : j’étais insoumis.
« Je fis mon baluchon et partis à pied pour Caracas. Quelques secours m’aidèrent à vivre et je finis par trouver une place d’arpenteur dans une mine de l’Ouest. On m’avance neuf cents bolivars et je me mets en route pour rejoindre mon poste. Chemin faisant, un message me rappelle. La mine est occupée par des bandes révolutionnaires ; il faut revenir. On me laisse mon argent et j’achète du cacao, pour le vendre à Trinidad. Mais au moment de m’embarquer, à la punta del Soldado, arrive un parti d’insurgés qui me dépouille de tout.
« Je parvins à Trinidad, sans un sou. Une maison de commerce m’accepta comme caissier ; je n’étais heureusement pas trop mal vêtu. Je demeurai plusieurs mois chez Enrique della C… et si j’étais peu payé, du moins j’appris pas mal de choses qui devaient me servir par la suite. Mon patron lui-même me conseilla de chercher une place mieux rétribuée et je pris le vapeur qui remonte l’Orénoque jusqu’à Ciudad de Bolivar.
« Je me présentai chez un commerçant qui me reçut grossièrement, parce que je n’avais pas de pièces d’identité, et me traita d’échappé de Cayenne. Par bonheur, je pus faire venir mes papiers et, quelques semaines plus tard, je retournai trouver mon homme. Au vu de mes pièces, il s’adoucit et m’offrit du travail. « Je n’accepterai rien de vous, lui dis-je, vous m’avez pris pour un Cayennais et je ne vous le pardonnerai pas. Je suis sans le sou ; mais si j’avais voulu, j’aurais pu réaliser assez vite une jolie fortune à vos dépens.
« — Comment cela ! fait l’autre. Je voudrais bien savoir par quel moyen.