«  — C’est très simple. Vous savez que votre gouvernement recherche activement les commerçants qui font de la contrebande avec Trinidad. Or, moi, je sais que vous avez reçu, à telle date et à telle autre, des marchandises en fraude provenant de la maison della C… Je le sais d’autant mieux que c’est moi qui vous les ai expédiées et que j’ai toutes les pièces en double.

« Mon homme s’affaisse dans son fauteuil, tout blême comme une crêpe, car la perspective d’avoir affaire avec la justice expéditive de son pays ne lui souriait qu’à moitié. Je le laissai sur cette bonne impression et m’empressai de quitter la ville.

« C’est alors que je fus surveillant aux mines de Callao. De là je revins sur la côte et il m’arriva l’aventure des barils de rhum que je vous ai déjà contée. Je demeurai en prison quatre longs mois, puis, expulsé, je dus gagner Porto-Rico. Là j’appris que je bénéficiais d’une amnistie accordée par le gouvernement français aux insoumis. Avec la protection du consul je pus donner quelques leçons de français ; je me mariai et je fondai alors un « lycée français » qui ne tarda pas à prospérer.

« La guerre éclata. Je rejoignis aussitôt, bien qu’âgé de cinquante ans. J’ai fait quatre ans de campagne et j’ai même gagné un bout de ruban que je ne porte pas. C’est inutile. Ma femme était restée là-bas. Mais elle ne put soutenir le coup. Elle ne recevait aucun secours. Les meubles, les livres de l’école, tout fut vendu. Lorsque je revins, je trouvai dans la rue des enfants en train de jouer avec des débris de mon petit cabinet de physique. Un si joli cabinet, monsieur !

« J’avais cinquante-quatre ans, et tout était à recommencer. Plus de trente années de misère, de labeur et d’aventures, pour me retrouver comme devant, plus pauvre que Job. Eh bien ! voyez-vous, je suis reparti. Les gens de mon pays ne se découragent pas facilement. Bien m’en a pris. Les affaires marchent. Encore deux ou trois petits voyages comme le dernier, et Monsieur et Madame auront leur maisonnette au bon soleil des Pyrénées. Ce ne sera pas trop tôt et ça me changera avantageusement de ces sales pays où décidément la viande est trop dure et le commerce trop compliqué. »

Les bras croisés sous le collet de son mac-farlane bordé de velours noir, don Pepe sourit. Le couchant rougit son visage osseux. Le bateau roule, mais l’homme est bien campé et solide sur les planches. Ses petits yeux clignotent, face au large. Il sourit à l’avenir, à cette mer glauque et perfide qui longtemps encore balancera sa fortune et ses espoirs.

CARNET DE GROS TEMPS

Tout d’un coup, c’est l’hiver, les rafales, une mer démontée. Nous avons doublé les Açores.

La mer est grise ; elle moutonne d’écume à l’infini. Les lames nous prennent par arrière-travers et accélèrent notre vitesse, des lames longues et puissantes qui soulèvent le bateau et viennent se fracasser à bâbord, toutes fumantes d’embruns, striées d’émeraude.

Un rayon fuse à travers les nuages qui s’effilochent ; on voit se découper sur l’horizon clair de sombres collines d’eau qui s’abaissent et se soulèvent. Le soleil joue dans les embruns. Des arcs-en-ciel s’allument et s’éteignent sur la crête des vagues. Des mouettes ; le vent les emporte et les retourne sur elles-mêmes.