— Bonne nuit !

Le surveillant n’a pas osé reprendre Lortal. Pourtant, la règle du silence au dortoir est inviolable. Dans l’orgueil de mon amitié nouvelle, je lance à Testard un regard de bravade.

Et je m’endors, heureux.

II

Le premier jour de l’année scolaire, le lever était un peu retardé. Il faisait clair, lorsque passait dans le couloir le veilleur agitant son aigre sonnette. La plupart des dormeurs étaient éveillés. Les deux surveillants, dont les lits s’abritaient dans des cages de toile, soufflaient dans leurs cuvettes. Les veilleuses pâlissaient. Devançant le réveil, les plus énergiques s’affairaient à leurs valises ; d’autres s’étiraient en soupirant dans la tiédeur des draps.

J’ouvris les yeux. Une angoisse me vint de cette salle commune, de ces inconnus dont la vie désormais était accolée à la mienne, de ces corps qui bougeaient dans l’aube. A l’idée de la vie qu’il fallait reprendre, ma gorge se serrait. J’enfouis mon visage sous les couvertures. Mais il n’était pas d’asile contre cette nécessité de se lever, de s’habiller, de prendre le rang, entre ces murs sans chaleur. Hôpital ou caserne, j’ai retrouvé plus tard ces horribles réveils. Ce premier contact avec la vie m’a longtemps fait souhaiter la mort.

— Debout, paresseux ! me dit l’abbé Testard, en découvrant mon visage.

Il ne semblait pas m’en vouloir de l’incident de la veille. Ses joues étaient rasées de frais, un peu couperosées par l’eau froide.

Des yeux je cherchai Lortal. Je le découvris, nouant sa cravate devant un miroir à main. A la clarté du jour, il me parut de teint bistré. Ses cheveux noirs ondulaient. Je suivais ses mouvements avec curiosité. Je l’admirais. Peut-être sa mère était-elle créole ! Il avait voyagé, sans doute ; traversé les mers, peut-être. Il ne pouvait être du même pays que nous. Qu’y avait-il de commun entre lui et ces paysans rougeauds, ces petits bourgeois suintant l’huile de foie de morue ?

Je m’habillai allégrement dans l’espoir de le rejoindre.