Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et le supérieur de Saint-Julien entra en coup de vent, à sa manière. De haute taille, maigre, très droit, la soutane bien tendue sur le torse, l’abbé Fourmeliès marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui par quarante ans de rasoir, était modelée, un peu grossièrement peut-être, de traits calmes et sévères. Les joues étaient creuses, le coin de la bouche marqué de rides ; les lèvres, minces. D’autres rides, très fines, plissaient les tempes. Le front, très découvert, le haut du visage étaient patinés d’une teinte gris-brun, sans éclat, pareille à la couleur des chaumes au déclin de l’été. Cet homme était fait pour dominer. Son regard était un coup de sonde aigu et prompt ; le port de la tête, souverain. Sa robuste apparence dissimulait un organisme délabré par des pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus tard la détresse physique tapie sous cette impassibilité un peu hautaine. Nous ignorions tout de sa vie, de sa famille. J’appris un jour qu’il avait une sœur et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je ne me le représentais pas en dehors du collège et dépouillé de son rayonnement. Il nous recevait, quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis des reliures se mêlaient aux reflets de la table et des fauteuils de bois poli, aux jeux de la flamme, l’hiver. Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et un asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant le seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait ou m’entretenait de sa voix brève, aux sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans cette tiédeur. J’enviais son recueillement, j’enviais sa lampe, ses beaux livres, cette paix solitaire. Bientôt même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux épicurien ami du travail et du silence. Combien je me trompais !

L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner la tête. J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il ne me remarquât point. Mais le supérieur accordait rarement en public une marque d’attention particulière à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa rapide tournée et quelques minutes plus tard nous descendîmes à la chapelle où se célébrait la messe du Saint-Esprit.


Le Veni Creator Spiritus éclata dans l’embrasement des cierges.

Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée des vitraux. La nef vibrait de chants, de lumières, de parfums. Le collège se massait sur les bas côtés ; les petits sur les bancs de droite, les moyens et les grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la cathédrale officiait, assisté de deux diacres en dalmatique. Leurs ornements étincelaient dans le nuage de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle, s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade ; les professeurs et les surveillants, le long des murs, autour de nous. Le transept de droite était réservé aux familles et aux personnes de la ville. Quelques robes claires étoilaient la foule. Je distinguai ma mère et à ses côtés une jeune femme dont un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement, comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait d’un or plus chaud que celui des ornements liturgiques, plus éclatant que l’ostensoir, au sommet de l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai mon regard. Le signal de s’agenouiller claqua. L’office commença.

Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies solennelles il n’y avait pas de place pour la prière intérieure. Un rythme nous emportait ; une âme sonore emplissait les voûtes, se substituait à la mienne. J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à me fondre avec la musique. De nos poitrines montait une vague de joie et de supplication. Le Sanctus, Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth déferla vers les vitraux dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient. L’odeur des aromates balancés dans le chœur était exquise et lourde à respirer.

Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières, des larmes emplissaient mes yeux. Ce fut comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une chaleur bourdonnante, la joie de mon être naissant à un Paradis inconnu. Était-ce le Paradis immatériel, aux pures et froides clartés, du Dieu que nous invoquions ? N’était-ce pas plutôt la première bouffée du Jardin des Délices dont la porte s’entre-bâillait un instant à mon ignorante ferveur, laissant filtrer, à travers les brumes de l’encens, le trouble arome de ses fleurs et de ses fruits : des fleurs et des fruits de la Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent plus que dans un brouillard les gestes enflammés de l’officiant ; ils n’ont pas vu le calice élevé, le pain céleste rompu. Le vrillement de la clochette courbe mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour qui passe au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine de juin sur les vergers frémissants et clos.

Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se fait un grand vide autour de mon cœur et les chants qui gonflent leur houle ne sont pour moi que silence. Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste, se démène ridiculement à l’harmonium et meut sur le clavier ses grands bras de faucheux, comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure plus du Paradis entr’ouvert.

Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant l’office, m’adresse en récompense un regard si protecteur que la chapelle est en un instant vide de sa musique, de ses parfums et de mon âme.