L’abbé Testard était toujours chargé de la surveillance de notre division. Mais sa défaite était irréparable. Convaincu désormais de son impuissance contre Lortal et moi, il se résignait et reportait son zèle sur un nouveau dont je plaignais le sort. Ce nouveau était voué d’abord au ridicule, ensuite à une domination sentimentale, tatillonne, étouffante. Mais je m’en désintéressais et laissais sa proie au terrible abbé, de plus en plus autoritaire avec les faibles, de plus en plus congestionné, rongé par une contrainte dont s’accommodait mal sa chair épaisse et volontaire de paysan. Testard affectait avec moi une indifférence cordiale : mais il marquait de la froideur à Lortal qui la lui rendait bien.
Quant à Gerboux, il se contentait de nous ignorer. Et plût au ciel que cette ignorance n’eût pas été feinte ! En réalité, le nez dans ses manches et ses gros yeux d’oiseau de nuit tournoyant derrière les bésicles, il furetait partout, fouillait les tiroirs et les poches des vêtements oubliés à un porte-manteau, se livrait enfin à une odieuse — et sans doute passionnante — besogne de mouchard. Ce Basile espionnait tout le monde, depuis le plus petit élève de huitième jusqu’au supérieur, sans oublier les domestiques.
— Je me méfie de plus en plus de Gerboux, me disait Lortal. Tu sais en quels termes il est avec Doublemaze. Le grand vicaire n’aime pas à mettre ses blanches mains dans le linge sale. Gerboux confesse pas mal de dévotes bien renseignées. Il est aumônier des dames de la Compassion qui font tant de bonnes œuvres et tant de mariages…
L’état de Mme de Rochebuque donnait de l’inquiétude à tous ceux qui l’entouraient. Miromps avait fait venir un médecin de Bordeaux qui avait tenu consultation avec Milondré. La jeune femme demeurait de longues heures, étendue sur une chaise-longue. Le souvenir de certaine soirée précisait pour moi les raisons de ce mal que l’on ne définissait pas. Ce drame à trois me paraissait lugubre. Seule, Mathilde déclinante se revêtait d’une poésie désolée. Pour moi, elle demeurait l’amazone, pure en dépit de tout et solitaire. Peut-être, inconsciemment, unissais-je mon humble offrande à la flamme trouble de Lortal !
Salayrac, Lupé, Prélussin étaient revenus pour la session de novembre. Mais Charles Jouvelin n’était pas rentré.
Ma mère m’écrivit : « Tu ne reverras pas cette année ton petit camarade Charles. Sa mère m’annonce que, par égard pour la santé frêle de son fils, elle passera l’hiver sur la côte d’Azur. Charles ira au lycée… »
Ma nouvelle classe, mille petites préoccupations, Lortal et son secret, tout cela ne m’avait fait prêter qu’une médiocre attention à cette absence. La lettre de ma mère évoqua soudain le profil pâlot du petit. Je ne pouvais songer à lui sans un malaise qui était peut-être du remords. Quant à Édith, je m’imaginais un instant qu’elle avait décidé de ne point me revoir, mais je reconnus vite que ma prétention était exagérée. « Je l’aurais tant aimée ! » pensais-je parfois, sans envisager la disproportion de nos âges, son caractère dont la frivolité m’eût si vivement blessé. Mais une femme que l’on désire paraît toujours si proche ! Et il me venait une mélancolie aiguë à songer qu’une telle aventure m’avait été offerte et que je n’avais pas su la saisir ; que cette révélation — heure unique — en pleine beauté, en pleine fleur, eût coloré de joie ma vie entière et que rien de semblable ne se retrouverait jamais plus…
En quoi je ne me trompais pas.