Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint. Tristes journées de novembre ! La colline, au sommet de laquelle s’élevait notre collège, était balayée de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit, aux fenêtres des dortoirs. Les beaux marronniers de la terrasse étaient, une fois encore, dépouillés de leurs feuilles ; les charmilles n’abritaient plus aucun secret, par les soirées traîneuses de brumes. Sournoisement la saison insinuait en moi son poison mélancolique. Je me surprenais à rêver tout en parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres prêtés par l’abbé Mirepuy.
Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère douloureux. Parfois, au cours d’une étude, mon regard s’arrêtait sur le visage de l’ami et ne pouvait s’en détacher, comme si une séparation menaçait. Lortal était alors d’une irritation constante à mon égard. Je pardonnai cette humeur. Il avait une telle excuse. Le sentiment, que je supposais en lui, auréolait le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais pas ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette passion malheureuse qui l’ennoblissait aux miens. Des crises de gaieté brutale alternaient chez lui avec des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour Salayrac le reprenait. Des relents de ripailles villageoises allumaient encore ce rustre égrillard, et, tout chaud de leurs « rigolades », Lortal se moquait de ma mine confite.
Le jour des morts, il était d’usage que chaque classe, guidée par son professeur, se rendît à la visite du cimetière. Nous partîmes donc sous la conduite de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise matinée, pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées sur les yeux. Le champ des morts s’étalait sur un vaste plateau ; ses croix dominaient la ville et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver, suivre des faubourgs lépreux dont le brouillard et la boue aggravaient encore la désolation banlieusarde.
Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la Cité Morte, nous attardant parfois, pour une prière, devant une tombe abandonnée. Ces sépultures de pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une offrande, à chaque saison : roses sauvages de l’automne, perce-neige de l’hiver, violettes du printemps, boutons d’or de l’été. A l’écart des autres, je demeurai quelques instants devant l’une de ces tombes sans nom, ému comme si j’avais découvert dans un temple vide l’autel du dieu inconnu.
La mort ! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect hideux que nous décrivait jadis le sombre Gerboux : reine des épouvantements, pourvoyeuse de cloîtres. Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux bras nus de son Christ, un rosier avait grimpé et, sous le vent d’automne qui balayait éperdument les allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements ensevelis dans le travail de son sein et de cette terre avait surgi la tige fleurie de tardives corolles. A leur tour, les roses mouraient ; une légère odeur de corruption envenimait leur parfum ; les pétales jaunissants s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la loi qui veut que toute beauté soit éphémère et qu’une incessante destruction accompagne une renaissance sans fin.
Cette image fut un trait de lumière pour mon esprit. Brusquement m’apparut la folie d’une religion du désespoir qui sèvre les vivants, par la crainte de la mort, des plus fortes joies de la vie. Se mortifier, n’est-ce point devenir semblable à un mort ? L’ascète est l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre, dansant et enguirlandé, conduit la sarabande des suppliciés volontaires. L’enseignement du rosier effeuillé n’était-il pas préférable à cette frénésie qui précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires des cloîtres, seule issue logique de la doctrine de mort et de péché ?
Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie : la vie elle-même, sépulcre insatiable, inépuisable source. Et les choses ne se révoltaient pas ; elles cédaient à leur destin avec sérénité ; ayant réalisé leur être et leur forme d’un instant, elles se résorbaient dans le gouffre dévorant et créateur. Pour vaincre la mort, nos maîtres nous prêchaient de sacrifier la vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette matinée d’automne, devant cette tombe inconnue et jonchée d’agonisantes roses, une vérité sereine m’inondait, courait à travers mon sang comme une liqueur réchauffante. Vivre ! Il fallait accepter de vivre, comme il fallait accepter de mourir, d’un cœur content, ayant donné toute sa fleur. Et la seule éternité qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri d’ossements, était celle de l’innombrable devenir.
Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades. Une nappe de pluie voilait le monde à nos pieds. Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du Christ me revint en mémoire :
« Laissez les morts ensevelir les morts. »