Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans le noir. Tous deux étaient silencieux. Nous entendîmes le tic-tac de la pendule qui marquait, goutte à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait. Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur. Tous les bruits du monde étaient morts à cette porte.
Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune femme que j’avais vue galopant sur la lande hivernale ? Était-ce bien l’Amazone ? Un an s’était écoulé. Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre de l’abat-jour ? Mais elle semblait avoir perdu cet ambre qui lui donnait une fauve splendeur. Ses joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté entourait ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait, lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer longtemps pour connaître que la lassitude de vivre habitait ce corps.
Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà étrangère, comme une qui part pour d’autres contrées — des contrées silencieuses — et qui déjà s’isole.
— Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour Jacques, me dit-elle.
Elle me parla aussi de mes études.
Lortal était immobile comme une statue.
— Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste qui se tenait à l’écart, comme un enfant ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer.
Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles.
Je ne pus résister au désir de me pencher sur le livre ouvert au chevet de Mathilde. Ce n’était pas un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle marquait la page. Je lus :
Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras, parce que l’amour est fort comme la mort, parce que le zèle de l’amour est inflexible comme l’enfer ; ses lampes sont des lampes de feu et de flamme. Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité, et les fleuves ne la submergeront point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait comme rien.