— J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je ne dépends que de mon tuteur.

— Hélas ! mon enfant, vous savez bien que votre tuteur ne peut rien pour vous !

— C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la force de me passer de Miromps et de son argent.

— Non, fit Fourmeliès.

— Vous me méprisez, monsieur le Supérieur, murmura Lortal.

— Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. Mais je vous sais épris du siècle. La perspective brillante d’avenir qui vous est offerte vous séduira peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens qui vous retiennent et que vous croyez si forts…

Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion de gravité et de tendresse et mit sa main sur l’épaule du jeune homme.

— Et vous partirez, continua le Supérieur. Et vous oublierez. Vous n’êtes pas de ceux qui se donnent tout entiers à Dieu, à une idée, à une affection. Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez guère. Vous êtes riche, très riche, Jacques : mais vous êtes aussi avare, avare de vous-même. Vous pouvez faire beaucoup de malheureux sur votre route. Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil homme qui a mis tout son espoir ailleurs que dans les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au nom d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez peut-être jamais eue ; je vous parle au nom de votre dignité et de votre bonheur. Jacques, ne faites pas de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances que vous auriez injustement causées retomberaient sur votre tête. Vous êtes né parmi les forts : vous le savez ; vous avez une grande certitude sur votre action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la force sans amour.

Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une voix ferme :

— Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre départ aura lieu dans huit jours. Vous ne vous révolterez pas. Et s’il vous faut une consolation, vous la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le courage, Jacques, si vous vous piquez d’en avoir… Allez !