Lortal me rapporta cette conversation avec une fidélité scrupuleuse, notant jusqu’aux gestes et aux intonations. Il ne laissait transparaître qu’une partie de son bouleversement.

— Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions de Fourmeliès sont claires. Qui a pu le mettre au courant ? Le bonhomme est très touchant, mais de quoi se mêle-t-il ? Il y a du Doublemaze là-dedans ; j’en mettrais ma main au feu. C’est lui qui a soufflé Miromps et lui a inspiré cette démarche. Pour mieux agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant quelques-unes des confidences volées à Mathilde. C’est du propre ! Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il s’agit de m’éloigner, moi, parce que je gêne le règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette sale politique un joli vernis sentimental. Lortal, il faut vous sacrifier ! Eh bien ! non. D’abord, qu’est-ce qu’en pense Mathilde ? L’ont-ils avertie ? S’ils ne l’ont pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons.

Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles de Fourmeliès m’avaient touché. La cruauté de mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à solliciter l’appui d’une femme épuisée et malheureuse, victime de son égoïsme. Et pourquoi ? Pour prolonger son mal, ses regrets, ses remords peut-être. A la seule pensée de servir les desseins de Doublemaze, Lortal ne voyait plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de reconquérir Mathilde, moins pour sauvegarder son amour menacé que pour consolider son orgueil, pour remporter une victoire sur le chanoine. Pauvre Amazone devenue l’enjeu de ces égoïsmes ! Lortal songeait-il à ce qu’était sa vie, à ses longues journées de solitude dans le silence étouffant de la province, tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait coupable, par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour un sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une lourde servitude de reconnaissance ?

L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation. Je l’évoquais dans le sombre décor de la rue Jaladis, étendue dans ses fourrures, écœurée de cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime de sa chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant qu’elle portait vivrait-il ? J’imaginais qu’elle devait souhaiter sa mort, tant j’avais découvert de désespoir dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où donc était le refuge ? Lortal ? Nul doute qu’elle ne l’aimât de toute son âme bien à elle, sinon d’un corps voué à un autre ; mais Lortal était jeune, égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût nuancé de haine, depuis qu’il la savait enceinte : enfin les liens du sang et l’âge les séparaient pour jamais. Miromps ? Elle le jugeait vil d’avoir supporté son indifférence, voire sa répulsion ; de l’avoir, trop sûr de sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal dont il ne pouvait ignorer l’amour ; elle l’exécrait enfin d’être le maître, maître servile et complaisant, mais le maître quand même.

Où donc le refuge ? Doublemaze était survenu. Qu’importait que ses desseins fussent cachés, ses voies, tortueuses ? Il semblait bon ; il parlait avec tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux et coupable, c’était l’amour lui-même, mais l’amour épuré, spirituel, dépouillé du vertige charnel. Mathilde avait oublié Dieu : mais Dieu ne l’avait pas oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi de l’amant et le visage humilié du mari, elle jeta son âme au consolateur, dans un élan désespéré.

C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher de lui. Je ne pouvais que plaindre mon ami, devinant la torture d’une jalousie provoquée par un insaisissable rival. L’âme aimée se réfugiait dans un ciel inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait dans son amour et son orgueil blessés, sans égard pour celle que son amour et son orgueil avaient tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction pour arracher la naufragée à sa dernière planche de salut. Et que ferait-il d’elle ensuite ? Ne pouvait-il renoncer, l’abandonner dans cette rade mystique où l’épave trouverait enfin un flot calme ?

Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je redoutais par trop sa hauteur. Décidé à mettre ses plans en exécution immédiate, il me déclara qu’il se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous un prétexte quelconque il obtint une autorisation de sortir.

Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés.

— Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins sont auprès d’elle. On redoute un accident grave, cette nuit : l’hémorragie…