— Cette chère enfant ! sanglotait une grosse dame. Quelle horrible chose ! Elle avait vingt-quatre ans, n’est-ce pas ? Et morte ainsi, en une nuit !…
— Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait Mlle Dubois.
Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais été présenté à Mathilde. Une association cruelle évoqua en mon esprit la jeune femme en robe glauque, la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge.
A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré, sanglé dans sa redingote, échangeait de solennelles fadaises avec l’officier démissionnaire. De temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses favoris. Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa suffisance.
La tapisserie du fond se souleva un instant. Un reflet de chapelle ardente glissa sur le parquet trop ciré. Lortal était près de moi. Sans mot dire, il me prit la main et me conduisit.
La chambre de Mathilde était tendue d’ombre comme une église ; le lit de la morte était pareil à un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient tout autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement des hauts cierges, rayonnaient d’une lividité morbide. Tout d’abord, je n’osais considérer le corps qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma vie, je me rencontrais avec Elle.
Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière. Mais aucune des formules sacrées ne me vint aux lèvres. Seule, une terrible curiosité m’envahissait. Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été. Tendrement, respectueusement, mon regard descendit de son front, ivoire lisse entre les bandeaux d’un noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés de satin blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée, et dans toute cette blancheur son visage et ses mains paraissaient baignés d’ombre. Dans cette ombre, le grand Travail commençait. Une légère bouffissure avait rempli les joues creusées par la souffrance. On eût dit qu’un voile avait glissé sur ce beau visage. Les lèvres amincies soulignaient de deux lignes violettes les ailes du nez blafardes et pincées. Signes précurseurs !
Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette vue. Ce cadavre, rigide sans doute sous les mousselines, avait l’abandon du sommeil et son aspect était moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres allongés, dans les mains jointes, comme un glissement doux vers la vie éternelle — non pas au sens où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si cruellement étreint, ne battait plus ; ses pulsations éphémères s’étaient maintenant fondues dans le rythme qui ne s’arrête pas.
Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina devant le lit funèbre et demeura, droite, au pied du lit.
Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue douillette, fit un vaste signe de croix.