C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les portes de la mort. Par delà la vie ténébreuse, il lui avait montré les espaces illuminés de la lumière mystique et les derniers moments de la jeune femme avaient été éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui verser cette ultime douceur, ce baume destiné à endormir la révolte de la chair précocement vaincue, quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées ? Pour ressusciter une foi depuis longtemps engourdie, à quels stimulants n’avait-il pas dû recourir ? Humilier cette âme, attiser en elle le remords, la crainte d’un châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure, pour que de la douleur pût jaillir une espérance nouvelle, pour que l’excès même de cette douleur livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense.

Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la politique du prêtre ne m’avaient pas fait une grande impression. J’étais beaucoup plus vivement frappé par cette redoutable diplomatie qui engageait les âmes dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement dans ses lacs. Grâce à quelles recherches subtiles le grand vicaire s’était-il rendu maître du secret de Mathilde ? Par quelles pressions ingénieuses lui avait-il arraché un aveu ? Par quelles menaces, quelles violences peut-être ? Une fois l’âme gagnée aux divines consolations, que ne devait-on attendre d’elle ? Terrible appât pour un cœur blessé. « Je suis moi aussi un pêcheur d’âmes », pouvait dire Doublemaze, car il avait amorcé sa proie avec une cruelle science.

L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché de lys moribonds.

Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs de mon être, ce n’était point le spectacle de la mort destructrice de jeunesse et de beauté, qui la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans limites ne me permettaient que de courber la tête. Mais ceux qui ont fait d’elle une puissance de mensonge ne méritaient-ils pas ma colère ?

Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où j’avais vu Mathilde pour la dernière fois, le livre de la Terreur et de la Vengeance ouvert à son chevet. A quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces murs n’avaient-ils pas assisté ? Mathilde avait sans doute cherché dans le livre un aliment de paix. Le superbe torrent des images bibliques l’avait entraînée, en une course folle, vers le renoncement d’abord, puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond, l’effort de Doublemaze avait été médiocre ; sa tâche, facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre, pesant avec art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre : orgueil, amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les Prophètes, avec leur lyrisme impérieux, l’Évangile ruisselant de pitié, avaient fait le reste.

Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de mon ami. Lortal était aussi immobile que le soir où je l’avais vu contempler, assis au bout de la chaise-longue, le visage de plus en plus changé de l’Amazone.

— O Mathilde, murmurai-je, — et ce fut ma seule prière — on vous a trompée !


Quant à Miromps, personne, même son domestique, ne réussit à le voir.

XXVI