Lortal quitta Saint-Julien, le lendemain de l’enterrement. Il n’avait pas séjourné au collège durant ces dernières et douloureuses journées. Je ne l’avais pas vu depuis la catastrophe. La veille de son départ, j’appris par la sœur lingère qu’on préparait ses bagages. Cette nouvelle, comme celle de la mort de Mathilde, je l’attendais. Lortal ne pouvait rester ici. Il avait traversé ma vie en y laissant une trace si profonde que son souvenir était désormais l’inséparable compagnon de mon adolescence. Mais je savais bien qu’il n’était qu’un passant et que ni moi, ni personne au monde ne serions plus qu’une halte sur son chemin. Et voici que l’heure était venue. L’aventureux camarade, au carrefour de nos routes, me ferait un signe d’adieu, puis tournerait son visage et ses pas vers l’horizon.
Il vint dans la cour, comme nous sortions de classe, vêtu de deuil. En ces quelques jours il avait vieilli. Ce fut un autre Lortal qui m’apparut, ce matin d’hiver, un Lortal bien différent de l’adolescent que j’avais vu descendant la pente de la terrasse, un soir d’automne déjà lointain. Sa poignée de main me fit mal.
Il salua Mirepuy qui lui donna l’accolade, et me pria de l’accompagner jusqu’à la porte. Gerboux et Testard se promenaient ensemble. Lortal se contenta de soulever son chapeau. Gerboux fit une inclinaison de tête et cligna de l’œil derrière ses bésicles. Testard, gêné, rendit le salut ; puis, comme nous nous éloignions, il accourut, laissant son collègue qui haussait les épaules.
— Monsieur Lortal, dit-il, il y a eu des malentendus entre nous, ne nous quittons pas en ennemis.
— Je ne garderai pas un mauvais souvenir de vous, monsieur l’abbé, répondit Lortal en prenant la main tendue.
J’ai beaucoup pardonné à Testard pour ce geste. Nos relations s’améliorèrent : l’ancien tyran et l’ancien rebelle ne survécurent pas à cette minute.
J’accompagnai Lortal jusqu’au parloir. Sur le seuil, un commissionnaire l’attendait avec sa malle. Je compris alors que c’en était bien fini. L’angoisse de la séparation m’étreignit si fort que des larmes montèrent à mes yeux. Sans mon ami, la route m’apparaissait infinie et désolée. Lui seul avait pu susciter les mirages qui font la marche douce et dissipent la lassitude.
Il m’embrassa.
— Paul, me dit-il, je ne sais ce que l’avenir nous réserve. Mais ne prenez jamais mon silence pour de l’oubli.
Pourquoi abandonnait-il ainsi le « tu » de notre amitié ? Ce « vous » de la dernière heure marquait-il que déjà nous étions étrangers ? Il me sembla découvrir, sous l’aile sombre du chapeau, dans les yeux de mon ami, le Lortal redouté, l’inaccessible.