Il sourit et tout bas :
— Je ne t’oublierai pas, murmura-t-il en dénouant mon accolade.
J’aurais voulu le retenir, lui dire enfin ce qu’il avait été pour moi, lui, l’Éveilleur ! Mais les mots m’auraient trahi…
La porte claqua sur le vide de ma vie.
Ainsi je laisse, l’une après l’autre, retomber dans les limbes de ma mémoire, les figures que j’en ai évoquées au cours de ces pages, pour l’amère volupté du souvenir. Voici que je touche au seuil ensoleillé de ma jeunesse. Les souffles du large vont balayer l’amas des brumes. L’aube pointe. C’est une irradiation lente derrière la colline : un trait de feu qui jaillit, un bruissement de feuilles, un pépiement d’oiseau. Et quelle autre musique que les murmures de la forêt rendrait cette innombrable attente de l’aurore !
Toutefois, Lortal parti, la solitude me fut pesante. L’affection de Saint-Alyre, si délicat pourtant, ne remplaçait pas la mûrissante amitié du disparu. Lortal m’écrivit deux ou trois fois, pendant les trois mois qui suivirent son départ, mais ces lettres ne reflétaient guère sa vraie vie. Il me parlait de Paris, de ses études, de ses relations qui se multipliaient, de son goût des voyages. A travers ces lignes je déchiffrais l’oubli fatal. Tout d’abord, je me révoltai. Puis la résignation se fit et j’acceptai l’idée de l’oubli, comme j’avais accepté l’idée de la mort, compagnes inséparables de nos jours.
Cependant, Mathilde morte occupa mon esprit. A tort ou à raison, je crus deviner que Lortal n’entretenait pas assez scrupuleusement en lui la flamme de cette mémoire. Cette infidélité à une morte, c’est à moi qu’il appartenait de la réparer. J’aimai pour lui, comme j’avais aimé à travers lui. Et ce fut une délectation apparemment morbide en compagnie d’une ombre ; en réalité, dernier fantôme suscité par le sourd travail de l’Être. C’est la vie, dont l’appel encore mal entendu m’égare vers la mort. Mathilde ne quitte pas ma pensée. Je lui offre l’hommage quotidien d’un amour d’autant plus glorieux qu’il semble plus purement spirituel. Je n’ai pas encore désappris l’humiliation des sens, telle que m’enseigna à la pratiquer la religion de mon enfance. J’ai d’abord aimé Dieu avec une ferveur dont la sensualité secrète m’échappait : maintenant j’aime une morte ; je n’aime encore qu’une image née de moi.
Les jours d’hiver passent, éclairés par la tremblante lueur des souvenirs.
Je revois ma petite classe de philosophie, si recueillie, si attentive à la parole de Mirepuy. Le poêle rougit à mesure que l’ombre se fait plus dense. Un vitrail de givre filtre un dernier rayon. Nous nous exerçons gravement, presque religieusement, au grand jeu de l’esprit. Heures de tiède incubation ! Jeunes visages attentifs tournés vers l’inconnu !