Puis je me remis en route. Le temps était orageux. Mes oreilles bourdonnaient, mes tempes battaient, mes mains me paraissaient brûlantes. Fièvre de printemps. En même temps, une torpeur ouatait mes pensées et mes mouvements. J’allais au hasard des rues, la tête trop lourde, les jambes molles et l’esprit à la dérive.

Je m’égarai ainsi dans le quartier voisin de la gare. Faubourg sordide, plus hideux encore sous ce ciel cru et cette acide clarté d’avril. De petites fabriques, accroupies au milieu de terrains vagues, rongés de lèpre, soufflaient des fumées sales. Un âne râpé rongeait des chardons parmi des tas d’ordures et des tessons de bouteilles. Une locomotive en manœuvre déchirait à coups de sifflet la percale fade de l’azur. Je crus reconnaître — mais c’était un souvenir effacé, une réminiscence irréelle — le quartier où Lortal et moi nous étions perdus, le décor enfin de la grande aventure.

Alors une image se planta devant mes yeux. Je fus sans défense devant elle. Mes genoux tremblaient ; je sentis au creux de l’estomac un nœud qui m’étouffait ; ma gorge se contractait ; mon palais était sec. J’étais dominé par une impulsion obscure, tyrannique, à laquelle il fallait, coûte que coûte, obéir. Et j’allais, automatiquement, comme un homme halluciné ou ivre, dans la direction prescrite par l’image.

Que voyais-je ?

Une vitre voilée d’une taie rouge.

La rouge enseigne, surgie au cœur brumeux de la nuit, l’an passé, me lancinait. Une force me poussait en avant : marche, marche donc. J’entendais un rire dans ma nuque.

Le soleil frappait droit l’infâme carreau, comme une flaque de vin. Sur la porte on lisait : Café des Mobiles, en lettres jaunes. C’est là qu’il faut entrer. Et j’entre. Le bec de cane poisse ma paume. Ouf ! la porte s’est refermée. La salle est vide et fraîche. Des taches de soleil dansent sur les tables de zinc vert, maculées, sur un comptoir chargé de bouteilles et papillotant d’étiquettes. Personne. Je m’assieds, je m’éponge. Il fait bon. Ma fièvre passe. Je la sens couler sous ma peau. Un coq chante au dehors. Il flotte une vapeur d’anciennes absinthes.

Éraillée, traînant du fond des âges, j’ai reconnu la voix.

— Qu’est-ce que vous prenez ?

L’hôtesse est devant moi, énorme. La lèvre inférieure pend comme une viande à l’étal. Les yeux clignotent. Les seins tremblent sous une chemise à pois ; les aisselles arrondissent des taches de sueur.