Des années et des années ont passé. Un gouffre me sépare de cette petite figure ; et pourtant elle demeure, dans ma mémoire, nette, découpée sur la grisaille automnale, parmi tant d’autres images à demi effacées.

Adolescence ! Lorsque ma songerie me ramène vers cette aube, il me semble pénétrer dans une forêt encore privée de feuillage, mais où mille forces vertes bourdonnent et s’éveillent. Les arbres sont noirs et nus, mais ils s’étirent avec une langueur avide vers le premier carré d’azur ; la fièvre d’avril macère leurs fibres ; l’écorce craque et s’ouvre sur la tête grasse des bourgeons ; le vent, tour à tour tiède et glacé, émeut les futaies de soupirs, de plaintes, de sanglots, d’une vaste rumeur d’attente et de désir. Et, brusquement, on est pris à la gorge par une odeur étrange, une odeur écœurante et douce, une odeur secrète qui est l’odeur même de l’amour.

Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en éveil, je les retrouve en vous, adolescentes années : cette fièvre qui me brassait le sang, ces rêves d’aventures, ces tristesses, ces désespoirs, la découverte des sons et des parfums, la découverte des nuits — et surtout, à travers la poésie et l’amitié, à travers Dieu lui-même, cette quête obscure de la volupté.

Tout cela, je le retrouve, parvenu au seuil de l’âge mûr ; et quand je me penche sur cette sylve bruissante de ma jeunesse, c’est encore toi que j’aperçois au détour des allées, ô mon compagnon, ô mon ami.

Toi ou ton ombre !

I

Oui, quelle étrange apparition !

Soir d’octobre, soir de rentrée. Des groupes peu bruyants se formaient dans la grande cour déjà noyée d’ombre : des groupes d’anciens qui se savaient chez eux, qui reprenaient leurs habitudes avec une désinvolture un peu méprisante ; les délurés qui avaient déjà choisi leur place à l’étude, la meilleure, la plus proche du poêle ou la plus éloignée du surveillant, celle où l’on peut faire griller des marrons et celle où l’on peut, derrière le bon abri d’un atlas, lire les feuilletons défendus : choisi leur place au dortoir, établi leur année ; déjà affranchis de la famille et des souvenirs de vacances. Ceux-là, c’étaient les forts : leurs parents ne les accompagnaient plus. Sitôt la porte du collège refermée, ils oubliaient la maison, les gâteries, la table. A peine évoquaient-ils une vanité sportive : randonnée à bicyclette, partie de canot. Mais la grande affaire, ce n’était plus le passé ; c’était le nouveau professeur, la nouvelle équipe de football, et si le « pion » serait supportable ou s’il faudrait le « chahuter ». Les adaptés, ceux-là ! Ceux qui ne s’embarrassent pas de mélancolie et de remâcher la cendre des jours qui furent, qui ne thésaurisent pas le passé : déjà des vainqueurs pour la vie, et sifflotant, les mains dans les poches, le regard droit devant eux.

D’autres s’étaient attardés dans les études à ranger leurs pupitres : crayons de couleur, livres recouverts de papier bleu, les « auteurs français » et les classiques latins et grecs, expurgés, dans leurs couvertures de toile grise, marquées du monogramme sacré ; les plaques de chocolat au fond et parfois, une image pieuse ou une photographie de famille. Ils organisaient lentement l’ilôt de solitude, le « home » illusoire, qui les soustrairait à cette détresse : vivre en commun. Puis, résignés, ils sortaient dans le crépuscule, longeaient le préau où luisait du sable frais, rejoignaient les autres dans la cour, en attendant que la cloche sonnât pour le premier repas du soir.

De-ci, de-là, des nouveaux, inquiets et gauches ; quelques-uns, les yeux encore gonflés de larmes : d’autres affectant une hardiesse qui ne trompait personne. Certains unissaient leurs timidités. De plus fins politiques évitaient le risque de se compromettre par des liaisons trop vite ébauchées et qu’il faudrait rompre dès le lendemain, lorsqu’ils connaîtraient mieux ce petit monde aussi divisé que le grand. Les nouveaux n’avaient pas encore l’uniforme : la veste courte de drap bleu à boutons d’or et la casquette à visière basse portant les initiales S. J. (Saint-Julien). On reconnaissait les fils de fermiers, les campagnards, à leurs gros bas de laine, leurs souliers à clous, leurs bérets ou leurs chapeaux de feutre. Les citadins ou les enfants de hobereaux avaient les jambes nues et des cols blancs rabattus sur les vestons anglais. Ils erraient d’un groupe à l’autre, cherchant à se concilier par leurs sourires et leurs approbations la faveur des anciens qui parlaient fort et toisaient les « bleus ».