J’avais déjà le cœur étreint par l’odeur des rentrées : fadeur du goudron et de la peinture fraîche, suintant aux murs du corridor qui luit encore d’un enduit mal sec, aux tables vernies des salles d’étude où l’encrier de porcelaine s’arrondit, blanc comme un œil de nègre. Le monde où je revenais vivre était propre et désespérant : ocre et bitume, ces teintes sans couleur. Aux fenêtres, des vitres dépolies ou des grillages de fer. Et les grandes portes, qui donnaient sur la cour, roulaient avec un bruit de ferraille dont tremblaient les voûtes et qui me fendaient l’âme : mon âme de captif.
Un ciel délicat verdissait dans l’arc de la porte. Au-dessus du préau qui fermait la cour, à l’autre extrémité, je vis les collines sombres et les dernières lueurs des faubourgs. Une frise d’arbres menus incisait le vitrail du crépuscule. La nuit montait de la terre ; elle montait de ma prison. Au premier son de cloche, elle étalerait son filet sur ma vie, sur le collège, sur les jardins et aussi sur les maisons des villes où il y a, autour des lampes, des enfants qui vivent dans la tendresse.
Ces lampes sur la colline ! Chaque soir, leur étoile tremblante et jaune rouvrirait ainsi une plaie secrète.
Une main se posa sur mon épaule.
— Eh bien ! ces vacances ?
— Finies, hélas ! monsieur l’abbé.
— Ne les regrettez pas. Vous rentrez avec de bonnes dispositions, j’espère ! Vous voici maintenant parmi les grands. Il faudra donner l’exemple.
— Vous êtes toujours surveillant des « moyens », monsieur l’abbé ?
— Mais non ! Je vous suis. Je passe chez les « grands ». Et j’en suis heureux. Ainsi je ne vous perdrai pas de vue. Vous savez, Paul, tout l’intérêt que je vous porte. Et vous arrivez à un âge dangereux, un âge où il faut beaucoup travailler et surtout beaucoup prier, voyez-vous ! L’Ennemi est toujours vigilant.
L’abbé Testard avait passé son bras, affectueusement, autour de mon cou. Ma joue frôlait sa soutane qui était de drap fin et qui fleurait le tabac, parfum quelque peu libertin pour la maison. C’était un homme de trente ans, haut en couleur ; un fils de paysan devenu prêtre, robuste, carré d’épaules, le sang à vif aux joues et aux oreilles, le dos puissant. Un visage déjà proche de l’empâtement, des yeux gris, noyés sous un front médiocre.