— J’espère que vous n’avez pas perdu vos habitudes de piété, ces vacances. Avez-vous accompli régulièrement vos devoirs religieux ?… Oui… J’en étais sûr. D’ailleurs, je connais les sentiments de votre famille. Allez ! mon enfant. A tout à l’heure.
Il se pencha sur moi. Je vis luire ses petits yeux.
— Je viendrai, comme autrefois, causer avec vous, le soir. J’aurai soin de votre âme. Je ne veux pas qu’on vous change…
J’éprouvai une gêne inconnue, une sorte d’angoisse. La geôle pesait plus lourdement. L’abbé me quitta avec une tape sur la joue.
Je traversai la cour, grand rectangle planté de marronniers et qui servait aux récréations du collège tout entier. Derrière moi le bâtiment principal, études, dortoirs, réfectoire ; à ma gauche, les classes, long pavillon d’un seul étage, dont les portes élevées de quelques marches s’ouvraient sur la cour ; au fond, le préau des « grands » et à ma droite, une haute terrasse où bougeaient des feuillages. La nuit tombait. De-ci de-là, aux piliers du préau, des lampes électriques s’allumèrent. La tristesse du lieu s’accrut de ces taches jaunes. L’ombre crépusculaire qui patinait le crépi grisâtre des murailles, effaçait les lignes sévères comme la discipline, élargissait la prison ; cette ombre reculait maintenant vers les collines, se réfugiait là-haut, sur la terrasse des professeurs, asile convoité où il y avait une pelouse, des bosquets de laurier et des tilleuls embaumant aux soirs de juin.
J’étais fait maintenant aux rentrées. Je n’éprouvais plus cette frayeur angoissée du premier soir où je me trouvai, au sortir des bras de ma mère, et les joues encore mouillées de ses larmes, jeté dans cette meute criarde de jeunes garçons inconnus. Je n’avais plus peur des camarades, des taloches sournoises, des farces brutales. J’étais habitué — l’apprentissage avait été dur — à l’hypocrisie, à la violence, aux haines de ce monde d’enfants. Je ne redoutais plus de l’affronter. J’avais appris à rendre les gifles.
Armé, oui ! Mais, désespéré. Devant moi s’ouvrait la série des jours identiques et mornes : se lever avant l’aube, se vêtir à la lumière ; la prière marmonnée dans l’engourdissement du sommeil ; les études sans feu ; les doigts bouffis d’engelures, l’hiver ; les promenades trois par trois dans la boue, sous la pluie ; les camarades imbéciles ou cruels ; le règlement ; la vie sans tendresse, sans fantaisie et surtout sans solitude. Ma gorge se serrait. Les larmes… Mais je les avalais bravement, comme un homme. Et n’ayant pas pleuré, je me mettais à haïr.
Je marchais, les poings crispés dans mes poches. Quelques feuilles mortes, les premières, se froissèrent sous mes pieds.
Un poids s’abattit sur mes épaules. Je fléchis. Contre mon visage, un visage ricanait. Des cheveux en désordre, un nez retroussé, des dents de loup, pointues et blanches dans le hâle des joues.
— Maclas ! Robert !