— Lui-même, mon vieux ! Alors ! Ça ne va pas. T’en as plein le dos, de la boîte. Et moi donc ! Ça me coûtait de rentrer. Pourtant, la maison, ça n’est pas bien drôle, non plus !
— Plus gai qu’ici, tout de même !
— Oui, au fond. Il y a la campagne… J’ai chassé.
— Sans permis !
— Naturellement, imbécile. J’avais un vrai fusil, un Lefaucheux.
— Blagueur !
— Je te le jure. Et puis un bateau à moi, à fond plat. Je posais des filets dans la Dordogne. C’est bon de se laisser descendre, si tu savais !
J’aime Robert Maclas. J’aime aussi son pays que je ne connais pas, et dont il évoque pour moi les falaises roses hérissées de bastions en ruines, la rivière aux lents détours transparents, les champs de tabac vernissés, les maïs pâles. Il me parle des matins de septembre, des prés noyés de brume, des vignes étincelantes de rosée.
Pourtant Robert a été mon ennemi. Quand j’arrivai à Saint-Julien, j’étais doux, timide et trop gras, à ma honte. Robert m’accueillit par une danse du scalp, défit mon nœud Lavallière, m’installa de force sur un char et me fit faire à une allure vertigineuse plusieurs tours que terminèrent un arrêt brusque et ma chute au milieu d’éclats de rires. J’allai pleurer dans un coin de la cour. A partir de ce jour commença pour moi une série d’épreuves et d’humiliations. On ne saura jamais combien une enfance peut être amère. J’étais bafoué dans tous les jeux. Je n’avais pour ami que Regol, un pauvre être au ban de la division. Regol qui était sale, si sale et qui n’avait jamais de mouchoir, Regol le Crasseux. Mes récréations, je les passais, appuyé contre un pilier du préau, me promenant parfois avec mon sordide compagnon. Mais alors les balles de caoutchouc, dont on se sert pour jouer au « chasseur » et qui sont si dures, s’égaraient à dessein dans notre direction. Regol ne pleurait plus depuis longtemps. Il était habitué à tous les mauvais traitements, habitué à être le paria ; il n’entendait plus les injures ; il ne sentait plus les coups. Il vivait en cynique, solitaire et reniflant sa morve. Je pense qu’il s’abêtissait lentement. Pourtant il avait des succès dans sa classe et tenait la corde en mathématiques. Les surveillants ne s’occupaient pas de lui. Il ne se plaignait jamais, ni au supérieur, ni à sa famille. Regol n’était peut-être pas malheureux. Mais les opprimés ont toujours exercé sur moi une lamentable séduction. Regol ne me repoussa pas ; il ne m’aimait d’ailleurs point. Les camarades nous huèrent. Ces premiers mois m’abreuvèrent d’amertume. A douze ans, je pleurais sur moi-même, de pitié. Je voulais mourir.
Un jour, Robert s’approcha de moi. Il était très fort, très souple et conduisait les jeux en vrai sauvage, avec une cruauté joyeuse, dur pour les faibles. En classe, par exemple, un cancre ou presque. C’était lui, l’auteur de tous mes maux. Je le détestais. Il me demanda un service. Nous avions des vers latins en composition. Il était incapable de venir à bout d’un distique. Je lui fournis une bonne douzaine d’hexamètres et de pentamètres. Il en fut touché. A la récréation du soir, il laissa le ballon où il triomphait.