Il desserra son étreinte et je m’éloignai, le cœur palpitant de révolte. Notre colloque avait été observé par mes camarades et sa violence ne leur avait pas échappé.

Je demeurai seul, à arpenter le préau, tout frémissant de mon amitié menacée. Quelles raisons avaient pu provoquer la sortie de Testard ?

Ces raisons m’apparaissaient peu à peu.

Dès mon arrivée au collège, Testard m’avait entouré d’une affection assez exclusive et qui portait à jaser. Il avait pris l’habitude — en dépit du règlement fort rigoureux sur ce chapitre — de venir me parler le soir, au dortoir. Tandis que les souffles des dormeurs s’égalisaient, il se penchait au-dessus de mon lit, embuant mon front d’une haleine encore chargée de vin. Je n’aimais guère ces causeries. Cependant je n’osais pas toujours feindre de dormir, lorsque j’entendais ses pas feutrés par le linoléum. Parfois un voisin mal endormi percevait notre chuchotement, distinguait la forme noire de l’abbé. Et, le lendemain, les sarcasmes les plus humiliants ne m’étaient pas épargnés.

Les années précédentes, Testard m’inquiétait ; mais je profitais assez bassement de sa faveur. Un surveillant qui vous veut du bien peut accorder mille riens qui rendent supportable la vie du collège. Testard ne me refusait aucune autorisation, fermait les yeux sur les libertés que je prenais avec le règlement. J’étais assez subtil pour exercer sur lui une sorte de chantage. Quel plaisir éprouvait cet homme, si fruste en apparence, dans la compagnie presque clandestine d’un enfant, d’un tout jeune homme ? Quel agrément trouvait-il à me chuchoter, dans l’ombre, des tirades d’une fade dévotion, empreintes d’une chaleur que je ne soupçonnais pas équivoque ? Je ne m’étais jamais occupé de l’éclaircir. Je connaissais mon pouvoir. Si Testard ne m’avait pas donné pleine satisfaction dans le jour, je tirais ma couverture jusqu’aux yeux et j’affectais le plus profond sommeil. L’abbé se penchait, considérait quelques instants le dormeur et s’éloignait après m’avoir effleuré le front d’un geste qui pouvait être une bénédiction.

Cette protection me paraissait maintenant tout à fait déplacée. Depuis que Lortal était mon ami, Testard m’était odieux. Sa vulgarité avait éclaté. Je le jugeais brutal et borné. Les derniers vestiges de reconnaissance s’effaçaient, laissant la place à une antipathie d’autant plus vive que l’attachement de cet homme m’avait servi. « Ingrat ! » me reprochais-je par instants, mais je trouvais une sorte de plaisir dans l’acharnement de mon ingratitude. Je devenais frondeur. Je le bravais. Il fut un peu lent à s’en apercevoir ; mais le jour où il tenta de me confisquer les Émaux et Camées qu’il estimait devoir être expurgés, il reçut comme une gifle l’éclat de rire insultant dont je gratifiai son geste. Ce fut si net qu’une onde rouge courut sur sa large nuque et qu’il me regarda une seconde avec une tristesse étonnée. Sans doute me serais-je attendri et lui aurais-je pardonné sa balourdise, si je n’avais aperçu Lortal tourné vers moi et souriant.

Un sentiment violent donne de la clairvoyance aux plus obtus. Testard comprit. Il fut jaloux.

Cet homme, qui jadis me parut seulement frénétique et ridicule, c’est sous un autre angle que je le vois aujourd’hui — presque tragique.

L’abbé Testard, qui assommerait un bœuf, entré à dix ans au petit séminaire, observe rigoureusement les préceptes. Où ira cette force qui lui met le sang aux oreilles, le feu aux moelles, cette force montée de la terre dont il est si proche ? Nulle part. Elle l’étouffe. Quelle agonie, les soirs de mai, lorsque les feuillages gonflés de sève bougent sous sa fenêtre, lorsque la brise tiède, alourdie de pollens, dessèche sa gorge, lorsque l’immense nuit, porteuse de parfums et de songes, assiège sa solitude ! Il ferme sa fenêtre aux ténèbres perfides, ouvre un livre. Il ne peut lire. Il se jette sur son prie-Dieu, appelle le Seigneur ; mais le Seigneur ne vient pas. Testard n’est pas un mystique. Il ne sait pas s’entretenir avec Dieu qui lui est un maître dur, non un confident. Testard ne songe pas aux femmes, car il a grandi dans l’horreur du péché de luxure. Il ne transige pas avec la chair. Et pourtant il lui faut aimer !

Ses supérieurs font de Testard un surveillant dans un collège. Jardin d’adolescences ! Quoi de plus digne d’être aimé que cette jeunesse ! Et quel amour plus pur que celui de ces âmes en éclosion ! Testard se promène lentement dans le dortoir dont les persiennes laissent filtrer la chaleur angoissante de la nuit. Les lits, blancs cercueils, s’allongent sous les veilleuses. Les respirations des dormeurs se confondent en un seul souffle, qui s’élève et s’abaisse, pareil à une rumeur de marée. L’homme solitaire rêve parmi ces jeunes vies sommeillantes. Dans les vergers craquent les bourgeons nocturnes. La vie continue sa lente poussée, baignée d’aromes, sous le ciel où s’amasse une pluie aux larmes tièdes. Il faut aimer. L’homme se penche sur un front, recouvre une épaule. L’un de nous ne dort pas. Testard lui parle. Cette âme d’enfant — combien malléable, docile à toutes les empreintes ! — Testard voudrait la marquer d’un signe indélébile. Il voudrait que cette âme fût à lui : il l’offrirait à Dieu. Du moins, il le croit. Il est sincère. Pour la lui prendre, il ne peut y avoir que l’Ennemi, le Malin. Il la couve, jalousement.