— Vous ne comprenez que trop ! Oui, c’est un mal que cette amitié exclusive, que ces interminables causeries dans la cour, en promenade. De quoi parlez-vous ? De quoi parlez-vous ? Avouez-le. Vous n’osez pas, évidemment ! Mais je le sais. Je flaire le péché où il se trouve. Et je le déracinerai, soyez-en sûr, quoi qu’il en coûte. Vous étiez pur, mon enfant, autrefois. Je crains que vous ne le soyez plus. Hélas ! cela se devine. La pureté se lit sur le visage, dans les yeux. Vous avez perdu votre rire, votre gaîté, votre ferveur. Prenez garde ! Vous perdrez aussi cette intelligence dont vous êtes si fier. Le mal dégrade tout, même l’esprit. Quand le ver est dans le fruit, il n’y a plus d’espoir… à moins de trancher à vif — tout de suite.
— Paul, ajoute-t-il avec une rauque tendresse, Paul, renoncez à l’ami qui vous éloigne de Dieu !
Il se penchait sur moi. Je me rejetai en arrière.
— Jamais ! m’écriai-je. Je ne comprends rien à ce que vous dites. Vous voyez le mal partout, surtout où il n’est pas. Vous accusez nos conversations. Écoutez un peu celles des autres ! S’il y a un type propre ici, c’est Lortal. Mais vous ne pouvez pas le comprendre. C’est mon ami. Il le restera. Vous n’avez rien à voir avec mes affections. Je ne suis plus un gamin. Je suis libre de me lier avec qui me plaît !
Je trouvais dans mon amitié attaquée une énergie supérieure. Lortal eût été fier de moi ! Testard ne devait plus reconnaître dans ce révolté l’élève timide qu’il avait jadis devant lui.
— Oui, repris-je, vous ne voyez que le mal. Vous finirez par me faire prendre Dieu en horreur !
— Vous blasphémez maintenant ! C’est complet !
Il me saisit le bras qu’il serra violemment.
— Alors, c’est la guerre entre nous, fit-il, les dents serrées, le visage cramoisi. Vous la voulez ! Vous l’aurez !
— Lâchez-moi ! éclatai-je, blême de colère. Lâchez-moi ! La guerre si vous voulez ! Je m’en fiche !