Et comme je protestais avec une feinte indignation (au fond cela en avait si peu, d’importance ! et je n’avais jamais songé qu’il pût y avoir des « fins » à ma passion) :

— L’essentiel, dit-il, c’est d’y penser !

Mon roman prit ainsi une sorte de réalité. Lortal m’en demandait de temps en temps des nouvelles.

— Et Nourmahal ?

Ces confidences illusoires cimentèrent notre amitié. Le plus curieux, c’est que Lortal possédait le don de colorer les plus humbles faits de l’existence. Passant par sa bouche, tout récit s’amplifiait et se dramatisait. La vie de collège elle-même, si terne et si monotone, devenait, par l’alchimie de son imagination, une projection où lumière et ombre jouaient si curieusement que l’on se disait : « Comment n’ai-je pas vu cela ? » Il vous imposait une vision compliquée de la vie et des êtres. Poète ou mystificateur, il ornait la réalité d’un prestige qui se substituait à elle.

Aussi le collège n’était-il plus pour moi le collège de mon enfance ; il me paraissait plus sombre, étouffant. Par contre, la petite ville ignorée qui s’étendait au pied de notre colline, Aubenac, l’imagination de Lortal projetait sur elle mille étranges lueurs. Quoique étranger, il connaissait les principales familles de l’endroit. Les potins, les scandales de la vie de province lui parvenaient par je ne sais quel canal. Il tirait un parti fort romanesque de leur médiocre trame.

En partant pour la promenade, nous longions quelquefois les jardins du docteur Horace Milondré, médecin de Saint-Julien. Ces jardins étaient entourés de hautes murailles. On ne distinguait que la cime des arbres, en été gonflés d’un épais feuillage ; quelques branches retombaient par-dessus les pierres d’un granit rosé et gris. La grille de fer laissait apercevoir entre ses barreaux rouillés une allée de platanes envahie par les herbes folles et, tout au bout, la maison au toit d’ardoise, avec ses portes-fenêtres voilées de blanc et son perron à double volute. Cette demeure m’avait toujours attiré par sa solitude et sa vétusté.

— Milondré, me dit un jour Lortal, a bien choisi sa bicoque. Il l’a achetée à la mort du président Morlhac qui faisait collection de corsets. Tu ne savais pas ? Elle était fameuse sa collection. Il y avait des corsets historiques : celui d’Isabeau de Bavière et celui de Charlotte Corday. Du moins Morlhac affirmait leur authenticité.

« Milondré, lui, n’est pas collectionneur. Il a pris la maison à cause des jardins. C’est un homme de goût. L’été, il donne des fêtes intimes dont tout le monde parle, sauf les invités. Toutes les jeunes femmes d’Aubenac voudraient en être ; mais Milondré choisit. On raconte qu’un soir, la belle Mme Dormain s’est mise toute nue. Des photophores étaient accrochés aux branches. Tu vois ça d’ici. Les femmes aiment Milondré, ajouta-t-il, parce que Milondré est une brute. Il les cravache. »

Je ne puis passer sans trouble devant les jardins invisibles. Mme Dormain est une femme d’officier. Elle porte de larges chapeaux noirs qui ne laissent voir que sa bouche. Sa bouche est très rouge. Elle vient à la distribution des prix et à la soirée artistique que le collège offre chaque année. Elle a fait la quête, une fois, avec Leroux le philosophe. Alors elle… Est-ce possible ? Devant Milondré, devant les hommes ?