Maintenant les lourdes portes cochères de chêne, les persiennes d’un vert lavé par les pluies me semblent abriter de singuliers destins. Un filet de lumière glisse entre les rideaux soigneusement tirés. Lortal, d’une main nonchalante, soulève un instant le masque de la petite ville, puis le laisse retomber. Il est cynique, brutal, le visage que j’entrevois — et pourtant, comme je voudrais le contempler de près !

Lortal parle des femmes. Il en parle souvent, tantôt avec un mépris amer, tantôt avec une émotion qui me met au cœur un élan de tendresse. Avant lui je ne savais rien des femmes et je ne voyais en elles que des fantômes aériens, inspirateurs d’élégies. Maintenant je sais que Mme Dormain se déshabille devant Milondré. C’est une science, cela ! Nourmahal en ferait peut-être bien autant. Sont-elles toutes ainsi, toutes celles que j’ai aimées sans les connaître ?

Elle doit être si belle, nue, Mme Dormain ! Et Nourmahal ? Dans mon esprit, deux formes voluptueuses et imprécises se poursuivent, s’enlacent. Les atteindre ? Toucher un corps de femme ? Je me surprends, la nuit, à caresser mes bras et ma poitrine, à suivre le contour de mon corps pour imaginer la douceur de toucher d’autres bras, une autre poitrine, un autre corps.

L’amour ne m’apparaît comme un péché que lorsque j’imagine à côté d’une femme un autre homme que moi ; si par hasard j’évoque Milondré avec ses favoris courts, son nez mou, ses dents claires et sa grosse épingle de cravate en brillants. Alors l’idée de la souillure est intolérable. Ma pureté ne serait-elle que jalousie ? — Je pense que mes maîtres ont raison de maudire l’Étrangère, l’Impure, et je pressens l’amertume du péché avant de l’avoir commis.


Par exemple, se trouver en face de l’Impure, de l’Etrangère, de la Courtisane amère comme la mort, c’est une toute autre affaire que de rêvasser tout seul. L’impure m’a demandé au parloir : Mme Jouvelin elle-même ! Je vivais depuis quelques jours dans une crise puritaine qui avait suivi les révélations de Lortal sur le jardin invisible. J’avais fait des serments d’orgueil et de solitude et chargé l’impudique image de Nourmahal sur qui je devais faire peser, bien injustement, les dévergondages de Mme Dormain.

En traversant la cour des petits, Charles Jouvelin me prit la main.

— Maman vient nous voir, dit-il. Quelle chance qu’elle te demande aussi ! Je ne te vois jamais, continua-t-il. Pourquoi ne m’écris-tu pas ? J’ai des camarades qui ont des amis chez les grands. Ils s’écrivent.

— Mais, fis-je, c’est tout à fait défendu. Et puis que veux-tu que je t’écrive ?

— Je ne sais pas, fit l’enfant. Je m’ennuie sans toi.