— Peut-être, fit le Supérieur entre les dents.
— Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la désire, la vie ; je désire tout comprendre, tout aimer, tout sentir. Je désire être heureux. Et je ne suis pas heureux ici !
— Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez votre affection dans des êtres fragiles. Voyez où cela vous conduit ! Vous souffrirez bien plus encore, si vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même d’abord, avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité, trop de poésie, trop d’amitié. Il faut tailler dans le vif. Dieu vous abandonnera, si vous l’abandonnez pour d’autres…
Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme a dû être le meurtrier de lui-même. Puis sa voix se radoucit. Elle est presque tendre.
— Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est passionné, mais pur, j’en suis certain. L’abbé Testard a sans doute exagéré. Je lui parlerai.
Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge ses yeux gris dans les miens.
— Lortal m’a donné une explication de cette escapade. Je n’en veux pas savoir davantage. L’aventure d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru ; j’ai cru Lortal. Mais gardez-vous de lui ! L’ami le plus cher vous trompera. Il n’y a qu’un ami : Dieu ; qu’un bonheur : la mortification de soi-même. Et tout le reste est mensonge.
Il me conduisit jusqu’à la porte.
— Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il avec un sourire qui adoucissait singulièrement son dur visage de solitaire. Elle est la source de la joie. Allez ! mon fils. Que Dieu reste avec vous !
L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait à sa fin. Je lui remis un billet du Supérieur m’autorisant à rentrer. Lortal était à sa place. Il me fit un signe de tête qui signifiait : « Tout va bien. »