Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements platoniques, de dévouements juvéniles, de prétendues communions de pensée. Parfois aussi, il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de protéger ; chez le plus jeune, le besoin féminin de se soumettre. Quelques-unes de ces liaisons prenaient le ton de relations amoureuses. Certaines révélaient la précoce bassesse des caractères. Ainsi chacun savait que le petit Lauvray extorquait des cadeaux incessants à Mauriol, un « philo » qui ne lui refusait rien ; on parlait même d’une montre.
Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui trompaient une puberté naissante, éveillaient les sens, faussaient des organismes en pleine croissance. Il couve, dans les internats de jeunes gens, une fermentation qui n’aboutit pas toujours au vice, mais qui y prédispose fortement. D’ailleurs, l’éducation religieuse, l’entraînement mystique, l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles si profanes et d’une si directe sensualité, l’ombre des chapelles, les tourbillons de l’encens, l’odeur langoureuse des cierges et des lis : tout cela ne hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse tâchait en même temps à refouler ? Tout nous invite à l’amour et l’amour est sans cesse proscrit. Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de leur puberté ; d’autres le cherchent dans l’amitié, et quelques-uns dans le vice. De véritables passions naissaient, aussi farouches que celles des hommes mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé Mauriceau, un petit brun de quatrième, de le tuer par jalousie. Et nul de nous n’ignorait la raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian : ardebat Alexim.
Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient. Mon attachement pour Lortal m’en aurait complètement détourné, si j’y avais éprouvé quelque penchant. Ces histoires-là sentaient par trop le collège pour que Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre goût. En outre, chez Lortal — et par suite chez moi — la naissante sensualité s’échappait par la voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une existence hors de ces murs et, sans qu’il m’eût fait de confidences, je devinais que le rêve était la partie la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais les simulacres de tendresse et les médiocres intrigues où se plaisaient tant de nos camarades. Nos causeries où revenaient les noms de Mathilde et de Nourmahal, nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs — souvent imaginaires — suffisaient à mes instincts d’évasion. Je dois à Lortal d’avoir élevé autour de mon adolescence une muraille de rêve protectrice.
Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui me fit repousser les timides avances de Charles Jouvelin. Le fils de Nourmahal m’avait témoigné très vite une affection qui me gênait un peu, tant elle me semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême, cet enfant était peu fait pour l’internat. Sa mère n’avait pourtant pas reculé devant une séparation, sous le pieux prétexte de la première communion. En réalité, un fils de onze ans est bien embarrassant pour une jolie femme. Charles lui en voulait-il de cet abandon ? Au parloir, la mère et l’enfant se témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles embrassait sa belle dame de maman avec plus de fureur que d’amour et comme le dépit de quelqu’un qui n’a pas eu sa part.
Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté vers mon amitié. Pendant les premiers mois de l’année, il profita de toutes les occasions pour me parler, se promener avec moi. Les rapports entre grands et petits étant rigoureusement limités, Charles obtint de sa mère qu’elle sollicitât pour nous l’autorisation de nous rencontrer pendant les récréations. Les camarades plaisantaient cette camaraderie. La disproportion de nos âges m’humiliait. Ma mauvaise humeur me rendit brutal et Charles, tristement, s’éloigna de moi, peu à peu.
Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants, ne manqua pas de remarquer le petit Jouvelin et résolut de conquérir cette âme. Il y réussit sans doute, car Charles ne me témoigna plus que de l’indifférence.
Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé Testard m’appela d’un signe à sa chaire :
— M. le Supérieur vous demande.
Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer quelques livres prêtés. Nous avions ce soir-là une version de Lucain et j’abandonnai à regret ma traduction. Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès était accoudé à sa table, un couteau d’ivoire tranchant la joue parcheminée.
— Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune camarade Charles Jouvelin — je sais les relations qui existent entre votre famille et la sienne — est malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de force en un jeune corps qui veut vivre que l’on ne saurait désespérer. Mais la fièvre est forte, les poumons, très congestionnés…