Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative, Lortal révélait une sensibilité dont moi seul, parmi ses camarades, pouvais connaître la délicatesse. S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était avec tant de chaleur que je croyais revivre ces journées par lui vécues jadis. Il me parlait peu de Mathilde et toujours avec une réserve qui ne me permettait pas de le questionner.

Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour, qui fut celui de cette confidence, me découvrit un monde nouveau, une terre promise dont les parfums m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse.

Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule avait cette limpidité qui suit les orages. Les marronniers de la cour luisaient de toutes leurs feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement attendri, Lortal me prit le bras et déversa dans mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres confidences, si je dois les juger aujourd’hui ; mais combien précieuses, si je me rapporte à ce temps où les moindres semences apportées par un vent de hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante ! Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout jeune homme pour une femme plus âgée que lui ? Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal faisait passer à travers ses mots un tel souffle de passion que tout mon être frémissait et se fondait dans la voix de l’ami. Premiers émois de l’intimité, tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme, devient peu à peu amoureuse à son insu, le lien de la famille resserrant encore le lien de l’inclination, mais jetant un trouble et presque un remords dans leurs épanchements ; idylle enfin, qui dans la sécheresse du récit n’est qu’une pastorale niaise, mais qui, dans la voix grave de mon ami, devenait le plus beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil souvenir ! A travers une confidence je faisais la grande découverte ! La nuit venue, roulé dans ma couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant à cette puissance inconnue, à cet amour que je tendais vainement vers la vie en criant : « Prends-le ! » sans être entendu.

L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour pour Mathilde ne se précisa pas au delà d’une simple confidence sentimentale. Que s’était-il passé entre eux ! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues amoureuses ne me permettait guère de l’imaginer. Je ne vis dans cette idylle que douleur et pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils s’aimaient et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle épousé Miromps ? Ce que pensait Lortal de ce mariage, l’ironie de mon ami ne me le laissait que trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de brusque insolence une femme si tendrement aimée, il y avait quelques mois à peine ?

Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue, d’y voir plus clair.

XV

La première communion approchait. C’était la fête du collège. L’évêque officierait en grande pompe, assisté de deux chanoines. Déjà l’on commençait à préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la nef des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique exerçait les chœurs et se démenait à l’orgue comme un beau diable. Le jardinier soignait pieusement les roses dont on emplirait les corbeilles, les hortensias, les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel. Les sœurs, chargées des soins de la sacristie, transportaient des échelles, plantaient des clous, se livraient à un labeur minutieux et muet de fourmis. Tout le collège était en grand émoi, d’abord parce que l’on attendait Monseigneur et ensuite parce qu’il était question pour le soir de la fête d’une illumination a giorno et d’un feu d’artifice sur la terrasse.

De toute cette animation, les premiers communiants seuls étaient exclus. Ils étaient une trentaine, garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de leur importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement leur devoir religieux, quelques-uns angoissés par l’attente de la cérémonie. Huit jours de retraite les retranchaient du monde.

L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace du Dieu proche, que va-t-il devenir sur le point de mettre ses lèvres à la Table terrible ? Je prévoyais pour Charles Jouvelin un bouleversement de son frêle organisme. Je l’avais vu rarement depuis la rentrée de Pâques. Il m’avait dit être très absorbé par sa préparation religieuse. L’indifférence qu’il me manifesta confirmait ses paroles.

Gerboux n’était pas étranger à cette transformation. La direction et la surveillance des premiers communiants pendant la retraite prenait tout son temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et mesquin qu’il mettait en toute chose, sa dévotion morose et un curieux sadisme cérébral. Pour lui, l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser ces jeunes imaginations, à affoler ces sensibilités qu’il est si facile de détraquer pour la vie. Le délire de Charles, pendant sa courte maladie, m’avait bien montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes d’édification. Par la hantise du péché, il conduisait ces âmes apeurées à la maladie du scrupule : agitant sans cesse devant eux l’image d’une éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces petits. Les plus sensibles arrivaient au jour, qu’on leur présentait comme le plus beau de leur vie, dans un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié défiler, le long des blancs corridors, les yeux baissés, les bras croisés, contraints à égrener sans cesse leur rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient silencieuses. J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles Jouvelin, plus pâle que les autres et qui marchait comme un somnambule.