J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir enfin Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait pas fait appeler au parloir depuis la maladie de Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui, avec celle de Mathilde, formait le principal objet de mes rêveries. Mathilde m’inspirait une tendresse mêlée de pitié et un respect un peu craintif. Je flairais en elle une grandeur tragique ; elle m’apparaissait encore sous les traits de l’amazone galopant dans la lande déserte. Mais Nourmahal, c’était le soleil, la joie ; elle était environnée d’une splendeur matérielle qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible dans le palais de ses songes, mais comme une femme dont on pouvait caresser les cheveux, baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche ? La déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement, mais cette jalousie inconsciente, dont je sentais déjà la lame, avait transformé l’idole lointaine en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible de conquérir. Je me sentais maintenant capable d’incroyables audaces.

La veille de la première communion avait lieu une cérémonie qu’on appelait le pardon des parents. Les familles se réunissaient au parloir ; les enfants, conduits par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les bras croisés. Les premiers communiants pénétraient dans le petit jardin planté de thuyas et de fusains et, passé le seuil, sans autre signal, couraient se jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer le pardon des fautes commises. L’énervement de cette scène, corsé de celui de la retraite, les faisait sangloter hystériquement. Les mamans, non moins nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables pères eux-mêmes avaient le regard humide. Le pardon accordé, c’était une embrassade générale et les baisers claquaient sur les joues encore salées de grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique un peu gros et d’origine jésuite, était strictement privée. Les divisions n’y assistaient pas. Je m’étais pourtant glissé dans un coin du salon et, le rideau tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe claire, une rose couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle maniait un petit mouchoir, Charles courut à elle, mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé. Elle le releva. L’enfant reposa la tête sur l’épaule de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent ainsi quelques instants dans la lumière dorée du soir.

XVI

Dès sept heures, nous attendions Monseigneur dans la cour d’entrée du collège. Les murs étaient tendus de draps où les sœurs avaient épinglé des bouquets de roses ; des oriflammes blanches, portant des inscriptions en lettres de papier doré, flottaient aux fenêtres et à l’extrémité du grand mât de gymnastique. Nous formions la haie : les grands à droite, la plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés et des cravates trop précieuses ; les petits, à gauche, en veste bleue à boutons d’or ; et, face à la porte, les premiers communiants, ornés du brassard blanc, de grands cierges enrubannés à la main, le paroissien à tranches d’or sous le bras, égrenant des chapelets de malachite ou de pierres du Mont-Dore. Ah ! les cadeaux de première communion ! Quel effort pour ne pas se laisser distraire par la montre neuve qui bat dans le gousset, la chaîne d’or ou d’argent, le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le portemine en doublé ! Devant ses néophytes se tenait Gerboux, un claquoir à la main.

Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux creusés, par l’insomnie peut-être. Cette figure d’enfant accablé d’un poids trop lourd me causa un malaise que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur.

Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze, car l’évêque, en dépit de sa mitre rutilante, de sa crosse et de ses bénédictions, faisait humble figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux et aussi séduisant. Autour de sa haute taille flottait un riche surplis de dentelle ; ses épaules étaient recouvertes d’un camail bordé d’hermine plus fin et plus lustré que la soie. Un sourire d’aimable condescendance épanouissait sa bouche et ses lèvres charnues s’entr’ouvraient sur des dents saines et brillantes. Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant ce grêle vieillard si effacé dans sa lourde parure d’orfèvrerie. Sans doute il devait sentir dans son bras droit replié sur sa poitrine de terribles démangeaisons de bénir. Comme son geste aurait été plus sûr, plus large, plus onctueux que le geste ébauché par la main hésitante du vieux prélat ! Aussi accompagnait-il chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison de tête, comme pour dire : « Attendez ! Quand ce sera mon tour, vous verrez ! »

L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque, également en surplis et camail, portant haut son visage brun et patiné. Derrière eux, les chanoines de la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en surplis blancs ; les enfants de chœur en soutanelles rouges et camails de soie cerise. Nous fermions le cortège.

Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables flammelles tremblaient, exhalant un parfum de cire, presque invisibles dans le ruissellement du soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait déchaîné son orgue ; pressés autour de lui, les choristes entonnèrent le Magnificat. Le maître-autel étincelait d’un or enfoui parmi les fleurs. L’ostensoir rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes, dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement l’arome de l’encens et des cierges.

Dans le transept de droite, une foule nombreuse de parents et d’amis était massée. Les dames d’Aubenac, en toilette d’été, agenouillées sur le prie-Dieu, les messieurs en redingote, debout et graves devant leurs gibus, pouvaient voir au premier rang les premiers communiants, leurs cierges fixés au banc par un bracelet de velours. De ma place je penchai la tête pour découvrir Nourmahal, mais je ne vis que mon ennemi Milondré, le ventre tendu d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or.