Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès et du grand vicaire, flanqué de diacres en dalmatique, l’évêque célébrait le Saint Sacrifice. La messe épiscopale était d’un rite compliqué et les lévites en soie cerise évoluaient avec une grâce et une méthode qui faisaient songer à un solennel ballet. Le chef des enfants de chœur, Vindrac, svelte dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements. Un coup de claquoir et toutes les soutanelles s’agenouillaient, se relevaient, défilaient autour de l’autel, présentant les burettes de cristal, le manuterge, le lourd évangéliaire enrubanné. La triple clochette de cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient sous le vent de l’Élévation. Des lévites privilégiés balançaient les encensoirs. Bientôt le chœur fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait, sans le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques, auréolait d’un nuage l’ostensoir aux rais de vermeil, estompait les lents gestes rituels des officiants. L’évêque éleva la patène entre les doigts oints de l’huile sainte, et l’améthyste pastorale étincela d’un éclair violet dans la buée des aromates.
Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent, une voix précoce et pure, monta d’un long jet sous les voûtes pour retomber, fusée sonore, sur les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs frémissants de l’attente sacrée. Elle chantait : « Oh ! qui me donnera des paroles d’amour, une langue de feu pour te louer, Seigneur ! » Et, dans le tourbillon d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de parfums, pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux, les lys du Seigneur, ses enfants de prédilection, se levèrent et marchèrent, la gorge serrée, les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres de chaleur, de musique et d’odeurs, vers la table où le festin de la chair divine leur allait être servi.
La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès. Un violon solo avait succédé au chanteur et personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir que l’artiste jouait la Méditation de Thaïs. Sans doute les langoureux vibrati de Massenet convenaient-ils à cette cérémonie. L’abbé Poncebique, qui avait réglé le programme musical, en avait jugé ainsi. Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus sur les dalles, comprennent d’une autre façon la musique religieuse : mais les fidèles et les prêtres réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence.
La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque froideur jusqu’à la fin de la messe. Bientôt les enfants de chœur précédèrent en bon ordre le clergé qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis disparaître par la porte de la sacristie la chape pareille à une carapace d’or, la mitre, les bandelettes et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à jamais disparu. Derrière ce décor magnifique et voluptueux, je ne retrouvais plus la divinité cherchée avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire. Je me souvins avec regret de ces heures de méditation et d’épanchement, cœur à cœur avec le Christ, avec Celui qui a dit : « Levez-vous, ô vous qui mangez le pain de la douleur ». C’est avec pitié et tristesse que je vis, tous flonflons évanouis et dissipés les derniers nuages d’encens, disparaître derrière la crosse pastorale les vestiges de la rude et vieille force d’Église.
Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je ne le vis que plus tard, dans l’après-midi, un peu avant vêpres. Nous nous rencontrâmes dans un corridor, comme il se rendait, ganté et son paroissien à la main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades. Il vint à moi et, gravement, me tendit son front.
— Eh bien ! Charles, lui dis-je sans conviction, un beau jour, n’est-ce pas ?
Il baissa la tête.
— Non ? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on ne croyait ? Est-il possible, Charles ? toi qui es si pieux.
Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse :
— Je croyais être heureux, si heureux… J’avais tant attendu !… Eh bien ! tu sais, c’est terrible… j’ai honte… mais ça ne m’a rien fait… rien !