— Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si Mathilde vous a abandonné si longtemps, dit Lortal à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée.
— Oh ! oh ! fit en riant M. Doublemaze, notre ami Lortal est un bien mauvais guide. N’auriez-vous pas pris un peu de froid, madame ? Les soirées de juin sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité !
Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal prenaient les devants, une ombre protectrice :
— Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour n’être entendu que d’elle seule.
XIX
L’approche des examens calma un peu l’agitation où m’avait plongé cette fiévreuse soirée. Lortal se doutait-il que j’avais surpris son secret ? J’en avais une vague appréhension. L’aveu de mon indiscrétion m’eût été trop pénible. Bien pénible aussi, d’ailleurs, m’était cette impression de méfiance et l’idée que mon ami nourrissait un soupçon, hélas ! justifié. Heureusement, la préparation hâtive des derniers jours nous enlevait l’occasion de conversations prolongées. Lortal, stimulé par la nécessité d’éviter un échec, donnait lui-même un coup de collier. Nos récréations se passaient tout entières à la récapitulation des programmes indigestes que l’Université impose aux futurs bacheliers. Maclas croyait bien faire en inscrivant sur un carnet toutes les dates de l’histoire d’Europe de 1715 à 1815. Il les apprenait par cœur et les récitait toute la journée : « Quelle date, le traité de Methuen ? Le renversement des alliances, les préliminaires de Leoben ? » Saint-Alyre, qui était fort en lettres, ahannait sur les équations du second degré. Quant à Toupine, toujours grignotant des noisettes suries, il peinait laborieusement sur la géographie de Foncin, n’arrivant plus à se fourrer dans la tête les interminables nomenclatures de cette science aride : populations, superficies, rivières et canaux, importations, exportations, etc., par quoi il semble que la surface du globe terraqué soit peuplée de fourmillantes statistiques. Pauvre Toupine ! Il ne retenait rien. On se moquait de lui. Salayrac lui baillait de grandes claques dans le dos :
— Eh ! meunier ! les cocotiers poussent-ils dans le bassin de la Seine ? Fais-moi l’itinéraire de Bangkok à Tombouctou en passant par Bergerac !
Alors que tout le collège reposait, les candidats aux examens étaient autorisés à prolonger leurs heures de travail. Et même la veillée finie, à dix heures du soir, quelques-uns d’entre nous, les plus acharnés, emportaient leurs livres au dortoir. L’abbé Testard, qui tenait à encourager les travailleurs, nous prêtait sa chambre. Les soirées de ce début de juillet étaient souvent fort lourdes. Nous nous munissions de bouteilles de sirop et d’eau fraîche. Les fenêtres de Testard ouvraient sur le versant de la colline qui descend vers la ville. Souvent la veillée se prolongeait jusqu’aux premières heures du matin. Vers minuit, une brise plus fraîche venait caresser nos fronts moites, courbés sur les cahiers et les livres. De temps en temps un de nous se levait de la table éclairée par une lampe à abat-jour vert et s’approchait de la fenêtre. Les réverbères d’Aubenac étaient déjà éteints. La ville semblait un réservoir d’ombre, encerclé de collines qui se profilaient d’un long trait de velours noir sur le ciel où pâlissait la voie lactée. Cette masse respirait et se soulevait comme une poitrine oppressée. Des souffles tièdes montaient des jardins et des champs.
Lortal faisait alors de longues stations à la fenêtre. Quand je levais les yeux, je distinguais mon ami accoudé, son visage tourné de trois-quarts vers la nuit. La clarté de la lampe dorait sa nuque et son oreille ; mais le reste appartenait à l’ombre. Je songeais à sa vie dont mon amitié n’avait pu éclairer qu’une faible part, et tout le reste aussi appartenait à l’ombre. Sur l’écran palpitant d’étoiles qu’encadraient les murs, il découpait sa fine silhouette romantique. Lortal était aimé, passionnément aimé. De ma vie tout entière j’aurais voulu payer un pareil bonheur. Une telle certitude eût fait de l’univers un paradis pour moi. Et Lortal était taciturne. Que peut-on désirer, pensais-je, quand on a le cœur d’une femme ? A-t-il besoin d’autre chose que de sa parole ? C’est à lui qu’est Mathilde. Peut-il être jaloux de la vaine possession du mari ? Et je ressentais une sourde irritation de voir mon ami insatisfait d’un trésor qui m’eût fait si riche.
O nuits d’été, nuits que se partageaient le travail et la rêverie, nuits studieuses et ardentes où nous guettions la victoire de l’aube, nuits de silence et de ferveur qui prépariez nos âmes à l’éveil, aux courses ensoleillées de midi ; ô nuits troubles, nuits où pesait sur nous, comme le fardeau d’un corps pur et convoité, l’attente de la vie — où êtes-vous maintenant ? et vers quel insondable gouffre balayées, ô nuits adolescentes ?…