Lortal et moi passâmes avec succès les épreuves du baccalauréat. Le succès de Lortal fut un scandale. Mon ami avait vraiment réalisé un tour de force, rattrapant en un mois d’effort dix mois de paresse. Nous avions subi l’oral à Bordeaux. Deux jours d’anxiété coupés de repas dans les restaurants étouffants. L’abbé Mirepuy avait accompagné le petit groupe des admissibles : Saint-Alyre, Maclas, Lortal et moi sortions vainqueurs.

Nous revînmes à Saint-Julien pour la distribution des prix. L’abbé Fourmeliès nous félicita. Il prit l’oreille de Lortal.

— Audaces fortuna juvat, n’est-il pas vrai, Jacques ? Puisse-t-elle vous favoriser toujours ! Mais ne soyez audacieux que pour le bien ! Dieu ne déteste pas les violents, ceux qui sont capables brusquement de belles actions, capables de gagner le Paradis d’un coup. Violenti rapient illud, a dit Notre-Seigneur en parlant du Royaume des Cieux. Cette parole vaudra pour vous, Lortal.

Les prix étaient donnés avec beaucoup de solennité. La salle des fêtes était décorée de drapeaux et d’écussons. Sur une estrade, entre des piles de livres rouges, entre des corbeilles pleines de couronnes de laurier en papier vert ou doré, trônait, majestueux, le chanoine Doublemaze, ayant à sa droite le Supérieur, à sa gauche, M. Miromps de Rochebuque qui n’avait pu décliner cet honneur imposé par l’obligeant grand vicaire. Des soutanes, des redingotes, un képi d’officier. Dans la salle se pressait toute la société élégante et bien pensante d’Aubenac.

— Doublemaze, me dit Lortal, ne quitte plus l’hôtel Miromps. Je le soupçonne de vouloir convertir Mathilde. Mais il a affaire à forte partie. Mathilde n’est guère de la graine des cagotes. Il est vrai qu’avec les femmes, on ne peut jamais savoir ! Quant à Césaire-Auguste, tout malin qu’il est, je crois qu’il ira de la forte somme pour la banque du chanoine. Ce Basile a pris de l’autorité sur lui.

Il ajouta, confidentiel :

— Entre nous, Doublemaze est un type très fort. Sous cette écorce pateline, il n’y a pas plus dur. Il est capable de tout pour satisfaire son ambition. Ce sera un grand homme d’Église. Au fond, je l’admire. J’aime ce visage paisible et plein, cette bouche lippue et souriante, ces mains grasses qui porteront si bien l’améthyste. Les yeux sont gênants, c’est vrai, mais le port de tête est admirable. Va-t’en déchiffrer ce qui se passe là-dedans ! Malin qui y parviendra ! Hein ! Demurs, quel bel exemple ! Voilà nos maîtres, mon vieux. A eux le monde ! Le malheur, c’est qu’ils ne savent pas en jouir ! Et encore, Doublemaze… je n’en jurerais pas ! Je devrais entrer au séminaire.

Lortal n’obtint aucune nomination dans le Palmarès. Par contre, j’avais tous les prix, avec Saint-Alyre. Ce triomphe me causa plus de gêne que de plaisir. En entrant, j’avais remarqué Mme Jouvelin qui m’adressa un signe d’amitié. L’idée de monter sur l’estrade, à l’appel de mon nom, de subir l’accolade de Doublemaze, de redescendre encombré de mes couronnes et de mes livres, tout cela en présence de Nourmahal, m’était insupportable. Et pourtant…

— Prix d’excellence, Demurs Paul. Prix de composition française, Demurs Paul, etc.

La liste de mes succès est si longue que j’en pleurerais.