Mais tout en l’écoutant, assis à son chevet ou sous la véranda de feuillage artistement disposée par le teniente, pendant les longs après-midi dont le vent des « llanos » fleurant les pâturages infinis venait tempérer l’ardeur, tout en l’écoutant, lui, Jérôme Carvès, mon amitié s’effritait doucement, pareille à ces roches usées qui s’étaient écroulées sur le trésor imaginaire. Non il n’était plus là, l’ami aux paroles vibrantes, l’ami du « gour », l’ensorceleur. Et je ne reconnaissais plus sa voix.
On pouvait passionnément aimer cet homme ; on pouvait lui sacrifier sa vie, son honneur ou sa fortune ; il n’avait pas un regard pour l’atome qui n’entrait plus dans ses combinaisons. Ce fut pour moi une cruelle révélation. Il m’apparut évident que Carvès n’était aucunement susceptible de passion, si ce n’est pour une idée. Il se lassait des idées un peu moins vite que des êtres, mais, la satiété survenue, l’idée qui l’avait enivré, qui lui avait inspiré des mots sublimes et des gestes héroïques, devenait pour lui un peu moins qu’un rêve ridicule, à demi oublié au réveil. Et si on le ramenait à cette idée anciennement chérie, ou bien il éclatait de rire, ou bien il s’acharnait sur elle avec la férocité d’un amant haineux pour une maîtresse qui s’obstine. Je me rappelais les mots qu’il avait prononcés un soir au bord du fleuve : « Il faut crever une idée comme un cheval, puis en enfourcher une autre. La vie, c’est une course. »
Et nous fîmes nos préparatifs de départ.
Carvès proposa à Pablo de nous suivre. L’Indien refusa. Carvès lui offrit de l’argent. Mais il écarta les billets. Il montra du doigt une de nos carabines et son visage s’éclaira quand je la lui tendis.
— Moi partir, — dit-il. — Moi revenir au village.
Il fit un signe de la main et nous le vîmes longtemps descendre le versant de la montagne, à grands pas souples, sans hâte. Il ne se retourna pas.
Le brave teniente fit amener d’un corral trois chevaux, emplit de cigares les fontes de nos selles et nous accompagna jusqu’à la frontière vénézuélienne. Nous gagnâmes ensuite San Fernando. Ce fut un long et pénible voyage.
A San Fernando, nous nous rendîmes chez l’agent de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. où nous trouvâmes du courrier. La Compagnie encourageait Carvès à continuer ses recherches, estimait les premiers résultats satisfaisants, annonçait un envoi de fonds. A la grande surprise de l’agent, Carvès annonça sa volonté de revenir en France.
Puis nous descendîmes l’Orénoque à bord d’un bateau à roues, chargé de bœufs. Pendant une semaine nous contemplâmes les mornes étendues de l’estuaire, dont les boues roulent vers l’Océan, sous un ciel aveuglant et cotonneux. Le fleuve élargissait chaque jour sa lente poussée et les rivages devinrent invisibles. C’était autour de nous une vaste étendue d’eau jaunâtre qui se confondait avec le ciel, alourdie par les alluvions des forêts et des plaines sur qui le géant depuis des siècles et des siècles prélevait son tribut. Et le fleuve chargé de dépouilles pénétrait entre les longues houles océaniques, refoulait patiemment les lames et les courants, mêlait ses flots bourbeux aux ondes salées et glauques qu’il teintait d’ocre et de violets putréfiés.
Une matière en genèse, sous la coupole torride et voilée du ciel, un clapotis de courtes vagues, terribles aux yeux, une nappe jaune, marbrée de flaques huileuses, noirâtres, irisées comme si l’on avait renversé des tonneaux d’essences chimiques, crevant d’énormes bulles d’air, gonflée de fermentations, creusée de remous, substance amorphe, ni eau, ni vase, épaisse et chaude, ridée par le sillage des squales, matrices en travail dans une monstrueuse étuve.