A Georgetown, nous attendîmes le passage d’un long-courrier.

Penchés au-dessus de la mer redevenue limpide, le visage rafraîchi par la brise qui souffle de l’avant, nous regardions maintenant surgir au-dessus des eaux les pics rocheux et sanglants de Puerto-Leon où notre vaisseau ferait escale tout à l’heure.

— Oui, — dit Carvès, le menton appuyé sur ses paumes, — je devine ce que tu penses. Depuis notre départ, tu me reproches secrètement de ne pas m’attendrir, de ne pas jeter sur le passé un regard romantique, de ne pas me plaire dans cette misérable délectation de la pitié, qui est bien la plus égoïste volupté inventée par les hommes. Impossible, mon vieux. Le passé n’a pas d’attrait pour moi. Le passé, c’est de la cendre. Laissez les morts ensevelir les morts. A chacun son destin.

Et, le regard fixé sur la longue chevelure de fumée qui traîne à l’arrière du navire et peu à peu se disperse, dans la transparence du ciel :

— Oui, chacun a son destin et accomplit les gestes de la nécessité. A quoi bon s’attarder sur les causes et les conséquences de nos actes ? Nous ne sommes pas des instruments aveugles. Ce que nous appelons le bien, le mal, le bonheur, la souffrance, l’amour, la haine ne laisse pas plus de trace dans le monde que la fumée de ce navire n’en laissera sur l’Océan. Alors à quoi bon s’apitoyer, moraliser, regretter ?

« La voilà, la vérité, mon vieux. Il y a longtemps que je l’ai regardée en face…

« Et je lui ai préféré le mensonge. Je sais que toute action est illusoire, et pourtant j’agis sans répit, sans cesse. Je sais la vanité de mon destin, mais cette certitude s’éclipse devant l’illusion. Je ne veux que regarder devant moi… et encore pas trop loin. Mais en tout cas, pas en arrière, pour voir s’effacer les fumées !

« Il me suffit de savoir que le terme final de la course est une cabriole dans le néant. Je ne veux pas que cette vérité rende la course moins enivrante. Un but franchi, j’en crée un autre. Pas de halte pour réfléchir, sinon l’homme est perdu. Le désespoir le guette pour sauter en selle derrière lui. Mais moi je vais plus vite. Dès qu’à travers le mensonge éblouissant, j’aperçois le blême visage de la vérité, néant, vanité de toute chose, de toute mon énergie je suscite un autre fantôme.

« Et toi, ami, pourquoi me tires-tu en arrière et veux-tu m’empêcher de continuer ma route ? Ne comprends-tu pas que si je tournais la tête, il me viendrait peut-être envie de m’asseoir au bord du fossé et de mâcher des cendres comme toi !

— Est-ce bien toi, — répondis-je, — qui jadis, me disais : « Il faut regarder la vie à hauteur d’homme » ? Ton inquiétude te harcèle sans cesse vers l’avenir, vers de nouveaux et d’incessants mirages : c’est un démon qui te fouette et ne te laisse pas souffler, pour contempler la vie, pour aimer les hommes. Tu ignores la sympathie et la pitié.