— Le bel avantage, — murmura-t-il, en haussant les épaules comme si cette conversation l’ennuyait. — Tiens, — ajouta-t-il, — dans une demi-heure, nous serons mouillés dans la baie de Puerto-Leon. Il vaut mieux ne pas descendre à terre. J’ai câblé à notre ancien comptable de venir à bord.
Les Andes se dressaient maintenant devant nous, embrasées par la lumière d’un soleil déjà déclinant. Le long du rivage, les vagues se brisaient, leur écume couronnée d’arcs-en-ciel. Nous doublâmes la pointe que domine le sémaphore : l’ancre plongea avec un grincement de câbles et de ferrailles à peu près au milieu de la baie.
La même désolation pesait sur cette baie, dont les eaux miroitaient sous les rayons obliques, sur la plage où s’agriffaient les cactus, les cocotiers et les palmiers ; sur les maisons tassées au pied des monts. Le port était à peu près désert. Un charbonnier couleur de rouille fumait à grosses bouffées ; trois voiliers balançaient lentement leurs mâts nus ; du linge éblouissant séchait sur leurs ponts. Pas un souffle. La sirène déchira le silence rouge et la baie, ceinturée de roches, vibra. Des chalutiers s’approchèrent pareils à de gros insectes aquatiques ; le canot de la Santé, quelques pirogues, accouraient. Ce furent des cris, des jurons, des coups de sifflet, l’envahissement du pont par des mulâtres vêtus de blanc, des vendeurs de bananes et de cocos.
Nous vînmes à la coupée au devant de M. Napoléon Garbure, l’ancien comptable des Sampietri que nous avions employé au bureau du placer.
Ensemble, nous entrâmes au bar. D’une voix de phonographe, M. Napoléon Garbure nous exposa la situation à Puerto-Leon. Elle avait empiré depuis notre départ. La maison Sampietri en s’écroulant avait entraîné la ruine du petit port. C’est à peine si quelques voiliers venaient prendre livraison de cacao ou de bois de rose, ou tout simplement renouveler leur provision d’eau. Le bateau qui nous amenait était le premier apparu depuis deux mois. L’appontement était en ruines et le gouvernement ne se préoccupait pas de le restaurer. Les Etats-Unis avaient rappelé leur ministre. Il n’y avait plus aucune sécurité pour l’étranger. Le général Diaz et ses acolytes ne se souciaient guère que de leur crapuleuse bombance. Les terres et tous les biens de Manera avaient été séquestrés au profit du Trésor.
Des entrepôts et magasins du vieil Antonio, il ne restait plus qu’un amas de décombres très fréquenté par les charognards. De ce qui avait été un organisme vivant, un négoce actif et prospère, une vie d’homme, il ne restait que des madriers pourris, des barriques éventrées et la vieille pancarte à demi effacée : Sampietri et fils. Bientôt, après les pluies torrentielles, il ne resterait plus rien du Corse et de son œuvre, rien qu’un peu de boue et de poussière.
Si, il restait encore quelque chose. Le « Saloon » dont l’avare tirait jadis de bons revenus, était encore debout et fréquenté par tous les mauvais gars du pays, aventuriers en mal de placers, spéculateurs véreux, marins sans navire, négriers et traitants de tous ports, épaves que le Sud-Atlantique rejetait périodiquement sur ce rivage désolé. Et la vieille Teresa Sampietri, assise au comptoir, à demi folle depuis l’assassinat de son époux, présidait aux saouleries et aux rixes des joueurs, toute seule dans ce bouge, dodelinant de la tête sur sa vaste poitrine, jusqu’au jour où quelque client matinal la trouverait, le visage bleui, le nez sur son tiroir fracturé.
Des marins prétendaient avoir rencontré la Mariquita et le capitaine Cupidon cinglant vers les Barbades. Du cirque naturellement il ne restait plus rien. Le subtil M. Wang, s’était, paraît-il, rendu, sans que l’on sût par quels moyens — il avait conservé cet extraordinaire pouvoir de se matérialiser à l’improviste d’un lieu à un autre — à l’île Margarita pour y installer une pêcherie de perles.
Et c’était tout. Dommage que M. Carvès ne soit pas resté un peu à Puerto-Leon ! Peut-être aurait-il animé ce pays, stimulé le trafic ! Il y avait tout de même quelque chose à faire…
— Et pourquoi ne le faites-vous pas, ce quelque chose ? — interrompit brusquement Carvès.