— Oh ! moi, — fit l’homme, en haussant les épaules, — il y a bien longtemps que j’ai renoncé.

Et il vida son cocktail d’un trait, fit claquer sa langue. Une onde de sang colora une seconde la cire morte de sa face.

— L’alcool, — éructa-t-il, épanoui, — il n’y a encore que ça pour tenir, à la colonie ! A votre santé !

Un steward parcourait le pont à grands pas, agitait la cloche du départ. Le bord expulsait M. Napoléon Garbure et tous ceux que leur sort attachait à ce port taciturne, écrasé par les montagnes, sous un ciel gonflé d’un perpétuel orage ; ceux qui n’avaient pas comme nous le bonheur de partir. — Les chalutiers, leur déchargement achevé, s’éloignaient, dépassés par les pirogues dont les rameurs aux torses nus luisaient — ébène et cuivre — face au couchant.

Au moment où M. Napoléon Garbure mettait le pied sur la passerelle, Carvès, discrètement, lui glissa un billet dans la main. L’ancien comptable fit une profonde courbette, manqua de dégringoler et rentra dans ce néant où tourbillonnent des milliers et des milliers de visages, entrevus un instant dans les rues, les trains, sur les ports, chaque jour de notre vie, flot qui s’écoule sans trêve, sortant de l’inconnu pour rentrer dans l’oubli, et dont nous-mêmes ne sommes qu’une vague, une toute petite vague bousculée par les autres.

Entre deux piliers de nuages, supportant la voûte irradiée du ciel, un soleil rapide sombrait. La ligne d’horizon se courbait, nette, tranchante comme un cimeterre. Quand le dieu toucha l’Océan la lame siffla dans un grand souffle et l’astre partagé versa sur les flots un sang fumeux. Comme pour saluer ce sacrifice, la sirène hurla par trois fois. Nous quittions le port.

La brise du large gémissait dans les cordages. Les eaux s’ouvraient sous l’étrave, moirées de rose et de vert, pareilles à des soieries de Chine. Du nord, de l’est et du sud, la nuit poussait ses masses violettes, cernant une île d’émeraude. A l’ouest s’empourprait l’agonie du dieu. Une clameur s’élevait du chaos. Parmi ces voix déchaînées, patient, régulier, au rythme inlassable des bielles, battait le cœur du navire.

Debout à l’arrière, Carvès s’inclinait, sa silhouette voûtée sur l’embrasement vespéral. Son regard ne se détachait pas du panache vomi par les cheminées. La fumée avait pris la couleur du couchant. La brise la tordait, la nouait, la dénouait comme une chevelure de Bacchante, puis, quand elle avait bien joué avec les boucles rompues, elle les dispersait, d’un souffle brutal, et les tresses s’effilochaient en longs fils soyeux, sur la trame d’or crépusculaire, en broderies, puis en arabesques de plus en plus ténues, bientôt évanouies entre le ciel impassible et la mer indifférente.

Fumées ! Fumées sur l’Océan !

ÉPILOGUE BREF