— Et le trésor, vieux. Qu’en penses-tu ? Le trouverons-nous un jour ?
Et comme je haussais les épaules :
— Qui sait ? — ajouta-t-il. — Moi, j’ai la foi. Si jamais je le trouve, nous partageons. Je te dois bien ça.
— Tu ne me dois rien… que ton amitié, — protestai-je en lui serrant la main.
Mon oncle m’envoya à Paris pour faire mes études de droit. La pension qu’il me servait était chiche et peu en rapport avec la fortune que m’avait laissée mon père. Je m’en plaignis à plusieurs reprises, mais ce vieil égoïste avait toutes sortes de bonnes raisons et d’excellents principes à alléguer pour me mettre à la portion congrue. Ma vie d’étudiant fut assez misérable. J’avais perdu de vue Carvès. Ses deux années d’école terminées, il était parti en voyages d’études dans des pays lointains. Je reçus deux lettres, l’une de Djibouti, l’autre, un an plus tard, de Macassar. L’infatigable Jérôme avait commencé les grandes étapes.
Ma majorité atteinte, je sollicitai mes comptes de tutelle. Le règlement en fut pénible, si pénible que je dus recourir aux tribunaux. L’oncle Nestor n’était ni plus ni moins qu’un malhonnête homme. Mais c’était un homme retors et qui connaissait les ficelles de la procédure. L’affaire traîna en longueur, d’expertise en appel, sans cesse ajournée. Je m’exaspérai. Je commis des imprudences. Je menaçai Nestor, à qui je fis une scène violente, à Bordeaux. Je le traitai de « vieille canaille », et il me mit à la porte. Tout cela n’arrangea pas les choses. Le testament de mon père ne contenait pas un inventaire complet des valeurs. Il me fut impossible de fournir des preuves de la malhonnêteté de mon oncle. Bref, je n’obtins qu’une faible partie de ce que je croyais être ma fortune. Avec les frais du procès, j’étais à peu près ruiné. Il m’en est resté un profond dégoût des gens de justice et de ces lois qui sont si souvent la providence des fripons et le désespoir des honnêtes gens.
La clémence des juges me laissait la possession incontestée de notre vieille maison. Je songeai sérieusement à aller vivre là-bas, dans cette campagne où bourdonnaient tous mes souvenirs, à cultiver mon jardin, à fuir la société des hommes. J’étais blessé à vif par les premières expériences et ma sensibilité l’emportait de beaucoup sur ma volonté. D’ailleurs, j’avais hérité de mon père un scepticisme qui posait l’« à-quoi-bon ! » devant toute velléité d’action. Aucune profession ne m’attirant, mon éducation ne m’avait préparé qu’à cette carrière du barreau qui est la foire aux vanités et au charlatanisme. J’étais un incapable et un timide, un de ceux qui laissent poliment les gens pressés monter avant eux dans l’omnibus. La solitude de mes prés et de mes bois serait mon refuge, avec la bibliothèque bien garnie que m’avait léguée mon père.
Je fis mes préparatifs de départ. Je donnai congé de l’appartement que j’occupais depuis ma majorité dans la rue du Cardinal-Lemoine. Mes meubles furent expédiés à la Pimousserie. Ayant encore quelques affaires à régler, je m’installai avec mes malles dans un petit hôtel de la rue Cujas.
Le jour fixé pour mon départ arriva. Je devais prendre un train de nuit. Vers cinq heures du soir, je sortis de ma sombre ruelle. On était en mai. Le Luxembourg avait déjà sa parure d’été et le jet d’eau s’irisait, éparpillant ses diamants sur la sombre perspective des feuillages de l’Observatoire. La douceur de l’heure et de la saison fortifiait encore ma résolution. Je songeai à l’odeur des foins que l’on était en train de faner, sur les bords de la Dordogne, aux crissements des premiers grillons qui, tout à l’heure, empliront la nuit printanière.
Et Carvès ? où était Carvès ? Sans doute en quelque pays lointain. Cherchait-il encore le trésor enseveli ? Folie que tout cela ! La sagesse était là-bas, dans l’asile où les noyers laissaient pleuvoir leur ombre fraîche. Je partirai.