Mes réflexions me conduisirent jusqu’aux quais. Le ciel et le fleuve étaient empourprés de crépuscule. Des chalands glissaient sur l’eau moirée. Une sirène brutale, rauque évocatrice de voyages, secoua ma torpeur. Je décidai de passer l’eau et traversai les Tuileries, que baignait déjà, exhalée des parterres et des massifs, une brume d’un bleu léger, où de-ci, de-là, palpitaient une flamme et le rayon d’une vitre incendiée.

Sur les boulevards, les allées et venues d’une foule émaillée de taches claires se croisaient comme les courants d’une eau tumultueuse. Les terrasses des cafés étaient encombrées de consommateurs. A grand’peine je parvins à trouver une petite table devant le Café Napolitain. Avant de regagner ma solitude champêtre, je voulus m’offrir une fine volupté de bouche. Et c’est ici qu’intervient une glace au chocolat dont le souvenir est lié à une autre intervention, celle de Seigneur Hasard en personne…

Elle était fort savoureuse, cette glace à la terrasse du Café Napolitain, par un soir de mai poussiéreux, mais déjà tiède, où se mêlaient les senteurs de l’absinthe et des muscs variés dont s’imprégnaient les toilettes printanières de jolies filles trop peintes, symphonie que mes narines de vingt-deux ans trouvaient voluptueuse (celles du quasi-quinquagénaire que je suis préfèrent des combinaisons plus naturelles). Les arbres du boulevard avaient encore des feuilles — et même vertes. Il flottait dans l’air cette curieuse vaporisation de fièvre, de spleen et de mélancolie qui est l’essence particulière du printemps de Paris. Il y a plusieurs façons de manger une glace et je ne me souviens plus de celle que j’avais choisie. Ce devait être celle d’une marquise italienne qui, à en croire Stendhal, soupirait en suçant un sorbet : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » Mais je n’oserais l’affirmer.

C’est généralement lorsque vos plans sont tirés, vos résolutions prises, votre existence réglée comme papier à musique, à la veille d’occuper une situation importante ou une sinécure, d’entreprendre un voyage ou un déménagement, au moment de vous marier ou de vous pendre, que le Seigneur Hasard, souriant ou morose, vient vous faire sa révérence. Et il faut bien le recevoir, ce fâcheux !

La cuiller, chargée de la crème onctueuse et glacée, que j’élevais lentement vers ma bouche — je suis d’une race gourmande — retomba d’elle-même sur la soucoupe. Un grand gaillard, vêtu de carreaux à l’anglaise, coiffé d’un feutre mou, assez cavalier, riait en me regardant, les deux mains derrière son dos.

— Carvès !

— Lui-même.

Je tombai dans ses bras, renversant la glace et bousculant un vieux monsieur décoré, très ancien « boulevard », qui marmonna de ses lèvres molles des paroles de désapprobation.

— D’où viens-tu ? — demandai-je après l’accolade.

— Je débarque à l’instant. Un grand tour par Sumatra, Java, l’archipel malais. Je rapporte de curieux échantillons de minerais, tu verras.