Carvès avait encore bruni. Ses cheveux capricieux retombaient toujours en mèches sur ses yeux d’un éclat plus ardent que jamais. Rasé, le visage osseux, les pommettes légèrement saillantes, le nez busqué, le front bombé et large, la bouche mince. Debout, penché vers moi, son corps maigre flottait dans des vêtements trop amples mais confortables. L’image d’un oiseau de proie passa devant mes yeux.
— Nous resterons ce soir ensemble !
— Bien entendu, mon vieux !
Nous hélâmes un taxi et filâmes vers un petit restaurant du quai où nous pourrions dîner et surtout parler, les coudes sur la table, les yeux dans les yeux.
— Et puis, — dis-je, — je serai près de la gare, pour mon train.
— Tu pars ? — fit-il surpris.
— Oui, je quitte Paris. Paris ne veut plus de moi. Je suis « à la plage », mon vieux, comme vous dites, vous autres coloniaux !
— Conte-moi ça.
La nuit était venue. La salle du restaurant était à peu près déserte. Un coin du rideau laissait apercevoir les réverbères du quai. Nous avions dîné hâtivement, impatients de pouvoir, sans souci des nourritures, vider l’un devant l’autre la besace des expériences, des désillusions et des projets, comme deux qui ont fait du chemin, mais sur des routes différentes. Nos pipes allumées, je parlai le premier. Je dis à Carvès l’amertume de ma vie d’étudiant, la perte de mon procès, ma pauvreté, mon dégoût du monde, ma résolution de vivre à la campagne, demi-bourgeois, demi-manant.
— Le renoncement, alors ? — dit-il.