— Le renoncement total.

— Pauvre ami ! Es-tu bien sûr de ne pas regretter ?

Je haussai les épaules. Jérôme me raconta ses voyages. Il avait parcouru de nombreux pays dont les noms évoquaient pour moi les rêves géographiques de notre enfance : Java, Sumatra, Bornéo. Il me semblait que, penché sur une invisible carte, l’ami me guidait comme autrefois, à travers le monde. De ces noms s’exhalait une griserie, légère et troublante, comme une vapeur de santal, une odeur à la fois exotique et marine, essence où le voyage, le danger, l’aventure se mêlaient en un philtre à l’arome perfide et voluptueux. Carvès avait le don du récit. La mer, le fleuve et la forêt déroulaient leur infini à travers ses paroles. L’Ensorceleur parlait d’une voix un peu sourde, coupant ses phrases par de petites bouffées d’une courte pipe, les paupières baissées comme pour dissimuler des arrière-plans que le discours ne devait pas trahir. Pour moi, je l’écoutais sans l’interrompre, et les paquebots illuminés, les ports pleins de rumeurs, les rades cerclées de palmiers, les « praos » et les jonques défilaient comme les rêves d’un fumeur dans les spirales de l’opium.

Puis Carvès assourdissait encore sa voix. Son visage se rapprochait du mien.

— Tu te trompes ! la vie n’est pas faite d’un loisir indolent et médiocre. La solitude prématurée t’aigrira ou t’abêtira. Qu’est-ce que les livres devant la splendeur de l’univers ! Ce monde, tu l’ignores, ce n’est ni à la Faculté, ni dans les brasseries du Quartier latin, que tu as pu le découvrir. La mesquinerie des hommes, leur dureté t’effraient et tu te recroquevilles comme l’escargot dès le premier choc. Le dégoût est une étape qu’il faut franchir ; il est stérile. Le mépris n’est pas une solution, ni la retraite. Tu n’es pas mûr pour la solitude, car la solitude, on la porte en soi, on ne la crée pas autour de soi. Et je te sens encore si vibrant de sensibilité et de susceptibilités féminines ! Tu avais besoin de flatteries, de caresses, d’affection. La société ne paie pas avec cette monnaie les pauvres diables qui ont besoin d’elle. Il faut la forcer, la dominer. Le monde est à qui sait le conquérir, comme la fille est à l’homme qui sait la prendre. Il ne s’agit pas de fuir les hommes ; il s’agit d’être plus fort qu’eux. La seule belle solitude est celle du puissant ; celle du faible n’est que lâcheté. Aujourd’hui la retraite ne t’apportera que de la honte et de l’ennui. Il faut avoir accompli de grandes choses pour avoir le droit — vis-à-vis de soi-même — de se retirer sur la montagne.

Il suivit des yeux un rond de fumée grise qui se balançait sous la lampe, et reprit :

— Jean, il faut être riche. Il n’y a plus qu’une puissance, l’Argent, ou plutôt toutes les puissances sont contenues en elle, toutes les grandeurs, toutes les réalisations. Il nous faut ce levier, à toi et à moi ; avec lui, nous soulèverons le monde. Où le prendre ? Pas ici, pas en Europe ! Je ne suis pas plus que toi pour le mercantilisme de notre époque, pour les sales trafics, les combinaisons. L’or que je veux, j’irai le prendre, là où il est, vierge.

Je le regardai, inquiet, doutant.

— Tu te demandes si je suis fou ? Non, mon cher. Depuis plusieurs années, je suis en quête du trésor et cette fois-ci, je suis sur la piste. Je pars dans trois semaines. Je vais prospecter un territoire situé sur les limites du Venezuela et de l’Etat de Puerto-Leon[1], une région où l’imagination des conquistadores avait placé Manoa del Dorado, la cité des trésors. Il y a toujours une vérité dans les légendes. Mais ce n’est pas sur cette seule donnée que je m’appuie, crois-le bien. J’ai pour moi l’autorité de grands voyageurs tels que le docteur Grünenhaus de l’Université de Bonn, dont le rapport signale la présence de mines abandonnées depuis la conquête espagnole — et peut-être de temples, sur le haut plateau de Cundinamarca. J’ai des fonds. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., l’Agence Minière Tropicale, fait les frais de la prospection. Elle m’autorise à prendre un aide.

[1] L’Etat de Puerto-Leon n’est pas indiqué sur les cartes actuelles de l’Amérique du Sud. A la suite des troubles qui l’ensanglantèrent, et qui sont rapportés dans cette histoire, Puerto-Leon fut rattaché par une convention fédérale aux Etats-Unis du Venezuela.