A plusieurs reprises, dans la première partie de la traversée, Carvès m’avait parlé de Puerto-Leon.

— Un sale pays ! — me dit-il. — Prends bien ta quinine. Pas trop de cocktails. D’ailleurs je te surveillerai, n’aie pas peur. La fièvre, ça s’évite et ça se dompte. Il y a des choses plus dangereuses. Tout d’abord, mets-toi bien dans la tête que ton prochain est ton ennemi. Les gens que nous allons rencontrer, tu peux croire qu’ils ne sont pas là-bas pour leur plaisir : je parle des blancs. Il n’y a pas un être assez stupide ou assez pervers pour aller vivre à Puerto-Leon pour son agrément personnel. Chacun de ces hommes que tu rencontreras, quel que soit son accueil, qu’il ait la main tendue ou le poing fermé sur le manche de son « machete », dis-toi que tu es l’ombre devant son soleil, la pierre sur son chemin. Tu crois peut-être qu’il y a de la place pour tout le monde, que la terre est assez riche pour assouvir toutes les convoitises. Ce n’est pas vrai ! Tu verras en arrivant. Puerto-Leon est un petit port, sur le seuil de la grande jungle où sommeillent les richesses, les arbres à essence, les puits de pétrole, les gisements de houille, l’étain, le plomb… et l’or. Il y a de tout, de quoi gaver d’innombrables curées, mais il n’y en a encore pas assez pour étouffer l’envie dans le cœur de l’homme. Dans la jungle, les fauves chassent et ne se volent pas leur proie, mais l’homme est un fauve plus compliqué.

Je ne connais pas encore Puerto-Leon. Mais mon expérience des autres colonies me permet un jugement inductif. Il doit y avoir, à Puerto-Leon, comme partout, trois catégories d’hommes : les esclaves, les ratés, les puissants. Les esclaves, n’en parlons pas, c’est un troupeau ; il obéit à la trique, à la courbache, à l’alcool, aux beaux discours et à des bons dieux de toute espèce. Les puissants ne supportent pas la moindre atteinte à leur grandeur ; celui qui veut s’élever doit s’élever à leur ombre, moins haut qu’eux — ou bien la hache. Quant aux ratés, c’est l’espèce la plus dangereuse. Ils en veulent moins aux puissants établis — et qu’ils craignent — qu’à tout nouveau venu susceptible de se tailler sa place au soleil. Le succès est pour eux la plus mortelle offense. Leurs yeux ne peuvent supporter le spectacle d’une force qui monte. Aigris par la déception, trop lâches pour persévérer, coûte que coûte, ils emploieront désespérément ce qui leur reste d’astuce et d’énergie pour enliser le nouveau venu dans la vase où ils agonisent.

Carvès parlait avec animation. Je remarquai que Letchy, toujours à la même place, feignait d’être absorbée par la contemplation de la manœuvre, mais qu’elle ne perdait pas un mot de notre conversation. Je jetai sur elle un coup d’œil que surprit Carvès. Il ricana.

— Tu crois qu’elle écoute ! Bien, tu es méfiant, on fera quelque chose de toi.

Les paroles de Jérôme me troublaient. Le spectacle du matin, le brick, toutes voiles dehors dans le soleil levant, la mer aux plis glauques que trouait l’éclair d’un poisson volant, radieuse d’arc-en-ciel, les étranges figures de l’équipage et des passagers, toute cette lumière, toute cette nouveauté m’avaient enchanté quelques instants. Mais le charme se dissipait. L’enchanteur cruel défaisait brin par brin la trame magique que lui-même avait tissée un soir, dans le petit restaurant du quai, les coudes sur la table, et ses yeux plongeant dans les miens. Maintenant, je sentais la chaleur, le roulis, la dureté des planches. Tout autour de moi me paraissait étranger, accablant, hostile.

Comme s’il avait lu mes pensées, Carvès mit sa main sur mon épaule.

— Tu trouves mes paroles amères ! Ne t’en plains pas. Si je te parle ainsi, c’est qu’aujourd’hui, toi et moi, nous sommes comme le bras et la main. L’un ne va pas sans l’autre. Nous avons engagé une partie dans laquelle nos sorts sont liés, irrévocablement. Et crois-moi, la partie est belle ! Mais je te l’ai dit, le soir de notre rencontre, l’heure est à la cruauté, non à la douceur. Préfères-tu que je te représente le but de notre voyage comme réunissant les délices de Capoue, de Biarritz ou de Baden-Baden ? Non, n’est-ce pas ? Mon cher, ce qui est beau, c’est de voir la réalité telle qu’elle est, à hauteur d’homme, sans lunettes roses ou noires. Et d’ailleurs, même si cela n’était pas beau, notre succès, notre vie elle-même dépendent de notre clairvoyance.

Il roula une cigarette, avec une élégance indolente de « torero ».

— Rue du Cardinal-Lemoine ou dans notre bon Périgord, Jean Loubeyrac est un monsieur, un jeune monsieur, proprement vêtu, suffisamment respecté de sa concierge ou de son fermier, entouré de considération et de sécurité. On a fait pour lui et ses pareils un code, des banques, des tribunaux, toute une société et toute une civilisation ; on a même fait des gendarmes pour protéger ses biens et sa précieuse existence. M. Jean Loubeyrac n’a guère de chance de rencontrer des bandits au coin de sa rue ou à l’orée de ses bois. Il peut fumer son cigare en paix en rentrant chez lui. Il ne sera vraisemblablement ni volé ni assassiné. Il est bien défendu. Il paie pour cela chez le percepteur. M. Jean Loubeyrac peut nourrir des pensées délicates, conduire des songes subtils : il n’a pas à penser à sa peau. Or, mon cher garçon, ce qui différencie du tout au tout ton existence passée et la présente, c’est que maintenant, tu as à penser à ta peau !